Traduite par Denise Naville :
Une lettre de Friedrich Hölderlin
qui regarde les Poitevins
Article mis en ligne le 14 mars 2020
dernière modification le 21 mars 2020

par Friedrich Hölderlin

Cette lettre fut écrite trois ou quatre mois après que Hölderlin, un des plus grands poètes de langue allemande, eut appris la mort de la femme qu’il aimait, et qui l’aimait, sans que cet amour eût quelque espoir de se réaliser, et quelques mois avant qu’il ne sombre dans la folie où il vécut les quarante dernières années de sa vie. De cette période cruciale datent ses plus beaux poèmes, malheureusement difficiles à traduire.

À Böhlendorf

Nürtingen, le 2 décembre 1802

Mon cher,

Il y a longtemps que je ne t’ai écrit ; entre temps j’ai été en France et j’ai vu la terre triste et solitaire, les chaumières du midi de la France, et quelques beautés, hommes et femmes grandis dans l’angoisse du désespoir patriotique et de la faim.

La puissance de l’élément, le feu du ciel et le silence des hommes, leur vie dans la nature, leur caractère sobre et satisfait n’ont cessé de m’émouvoir, et comme on le dit des héros, je puis bien dire qu’Apollon m’a frappé.

Dans le pays qui borde la Vendée j’ai été attiré par l’élément sauvage, guerrier, par cette pure virilité qui reflète directement la lumière vitale jaillissant des yeux et des membres, et qui, en présence de la mort est pénétrée de la soif de savoir qu’elle stimule. L’aspect athlétique des méridionaux, au milieu des vestiges de l’esprit antique, m’a familiarisé davantage avec l’essentiel de la nature grecque ; j’ai appris à connaître leur caractère, leur sagesse, leur corps, la manière dont ils grandissaient sous leur climat, et les règles grâce auxquelles ils mettaient le génie exalté à l’abri des puissances élémentaires. C’est ce qui déterminait leur caractère ethnique, leur façon d’assimiler les natures étrangères et de se communiquer à elles. Voilà ce qui leur confère une individualité originale, qui se traduit dans la vie du fait que l’entendement suprême est force de réflexion, au sens grec ; et c’est ce qu’il est facile de comprendre dès l’instant que l’on a compris le corps héroïque des Grecs. Ils sont toute tendresse comme nous incarnons une communauté ethnique.

La vue des Antiques m’a fait mieux comprendre non seulement les Grecs, mais plus généralement les sommets de l’art, qui maintient toute chose en sa propre permanence, même au sein du mouvement et de la phénoménalisation suprême des conceptions, lorsque tout est pris au sérieux de sorte que l’affirmation ainsi entendue constitue la forme suprême du signe. Après maintes émotions qui m’ont bouleversé l’âme j’avais besoin de me fixer quelque part pour un temps et je vis en ce moment dans ma ville natale.

Plus je l’étudie, plus la nature de ma patrie m’émeut puissamment. L’orage, non seulement sous son aspect le plus élevé, mais précisément en tant que puissance et forme parmi les autres formes du ciel, la lumière dans sa fonction nationelle et créatrice, puis en tant que principe et mode de destin, en sorte que quelque chose de sacré nous apparaît : sa démarche, le caractère particulier des forêts et la rencontre dans un même lieu de caractères différents de la nature, si bien que tous les lieux sacrés de la terre sont réunis en un même point, et la lumière philosophique autour de ma fenêtre, voilà ce qui faitr pour le moment ma joie. Puissé-je la garder telle que jusqu’ici je me suis retrouvé !

Mon cher, je pense que nous nous dispenserons de commenter les poètes des temps passés ; c’est la manière même de chanter qui doit prendre un caractère différent, et si l’on refuse de nous admettre c’est parce que, depuis les Grecs, nos chants recommencent à devenir nationaux et naturels, originaux à proprement parler.

Écris-moi donc bientôt sans faute. J’ai besoin de tes pures sonorités. La Psyché entre amis, la naissance de la pensée à la faveur d’une conversation ou d’une lettre sont choses nécessaires aux artistes. Sinon elles nous font défaut à nous-mêmes ; alors qu’elles doivent faire partie de l’image sacrée que nous façonnons.

Mes meilleurs saluts,

Ton H.