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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un film kabarde de Kantemir Balagov
Tesnota – Une vie à l’étroit
Теснота
Article mis en ligne le 16 avril 2018
dernière modification le 20 avril 2018

par Laurent Bloch

La scène est en 1998 à Naltchik, capitale de la république autonome des Kabardes et des Balkares, dans le Caucase du Nord, en Russie. Les Kabardes, convertis relativement récemment à l’Islam, parlent une langue caucasienne, les Balkares une langue turque, ils partagent depuis des siècles, avec une petite population juive et une minorité ossète, ce territoire qui culmine au plus haut sommet d’Europe, l’Elbrouz (5 642 m). En 1942 les Allemands ont occupé la région pendant quelques mois et déporté ou tué les juifs qu’ils ont pu arrêter, ce que raconte bien Jonathan Littel dans son roman Les Bienveillantes.

Ila (Ilana), interprétée par Darya Zhovner (Дарья Жовнер), un vrai garçon manqué, répare des voitures dans le garage de son père Avi Koft et refuse les propositions du rabbin de lui trouver un travail plus féminin. Elle a un amoureux kabarde, Zalim, ce qui n’est pas du goût de la famille, mais elle n’en a cure (Kantemir Balagov, disciple d’Alexandre Sokourov, a tenu à ce que les rôles de ses personnages juifs soient tenus par des acteurs juifs, et ceux des personnages kabardes par des acteurs kabardes).

Un soir, grande réunion familiale et religieuse pour célébrer les fiançailles de David, frère cadet d’Ilana, avec Lea. Les fiancés sortent faire un tour en ville, et là ils sont kidnappés par des gangsters, qui réclament une rançon considérable.

La communauté juive se réunit pour envisager les moyens de réunir la somme, mais cela suffit pour libérer uniquement Lea, dont la mère, veuve, ne dispose d’aucun moyen, et pas David. Un homme plus prospère que les autres propose à Avi de racheter son garage à un prix misérable. Finalement Avi et son épouse Adina décident, sans lui demander son avis, de marier Ila, leur fille garçon manqué, à un jeune homme de la communauté, en comptant sur la dot pour payer la rançon. Ila débarque dans la réunion de fiançailles en bleu de travail plein de cambouis et envoie promener tout le monde. Je ne dévoilerai pas la fin de l’histoire.

Ce film illustre la déliquescence de la société post-soviétique, sur fonds de misère matérielle et morale, de préjugés racistes, de méfiances entre communautés réunies au hasard de conquêtes militaires. Il est sauvé de la noirceur (et de l’étroitesse !) par le personnage d’Ila, d’une vivacité pétulante et qui n’a peur de rien, pour échapper au repli communautaire (et l’actrice est aussi extraordinaire que son personnage !). Certaines scènes brutales, d’ailleurs étrangères à l’intrigue principale et à ses personnages, font que je ne recommande ce film qu’à des adultes consentants.