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Blog de Laurent Bloch
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Un livre de Rithy Panh : « L’Élimination »
Article mis en ligne le 23 juillet 2019

par Laurent Bloch

Le cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh avait onze ans lorsque les khmers rouges (je respecte les minuscules de l’auteur) ont pris le pouvoir dans son pays, en 1975, avant d’être vaincus en 1979. Il a écrit un livre (en collaboration avec Christophe Bataille), L’Élimination, pour raconter comment il a survécu pendant ces quatre années au cours desquelles pratiquement tous les membres de sa famille ont été assassinés.

C’est son film Les Gens de la rizière qui m’a fait connaître Rithy Panh en 1994. Il a réalisé depuis un certain nombre de documentaires et de films de fiction, consacrés au Cambodge ou tournés dans ce pays : notamment une adaptation d’Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras (avec Isabelle Huppert), et S21, la machine de mort khmère rouge, un documentaire terrible sur le principal centre de torture et de mise à mort de ce régime, qui en quatre ans a assassiné 1,7 million de victimes, soit plus de 20 % de la population du pays à l’époque, selon le Programme d’Étude sur le génocide cambodgien de l’université Yale.

La prise de Phnom Penh le 17 avril 1975 et l’arrivée au pouvoir des khmers rouges constituent un des bienfaits de la politique étrangère américaine, et je n’oublierai pas la photo de l’ambassadeur américain fuyant avec la bannière étoilée pliée sous son bras. Ce sont les États-Unis en effet qui avaient incité Lon Nol à déposer Norodom Sihanouk en 1970. Le résultat fut l’instauration d’une des plus terribles tyrannies du XXe siècle.

Ma lecture de la littérature des totalitarismes et des génocides est bien sûr incomplète, néanmoins je l’ai quand même beaucoup fréquentée, et l’impression que j’en ai retirée est que chacun de ces événements criminels est unique en son genre, que leurs auteurs ont chaque fois inventé de nouvelles formes d’oppression, de torture, de terreur, de déshumanisation, de meurtre de masse, même si l’on peut trouver des points communs ; il n’est pas possible d’établir une hiérarchie de l’horreur, faute d’une échelle de mesure commune. Ce qui ne retire rien à l’universalité du phénomène totalitaire, sur laquelle insiste l’auteur.

À la lecture du livre de Rithy Panh, je crois quand même pouvoir dire que l’on n’a pas fait pire que les khmers rouges. Le projet était de réduire la société à deux classes sociales, les ouvriers et les paysans, les autres devaient disparaître, et la définition des « autres » était très large et imprécise. Ainsi, l’auteur, atteint d’une grave blessure infectée au pied lors de son travail dans les rizières, est envoyé à l’hôpital de Battambang, où « il y avait encore un chirurgien sur place, un véritable chirurgien, un “nouveau peuple [1]”, qui fut exécuté par la suite. Il devait former deux cadres khmers rouges à son art. En accéléré. Les deux cadres se disaient médecins, mais ils ne l’étaient pas, bien sûr. [...] Ma grande sœur se trouvait dans ce même hôpital. Elle connaissait bien le vocabulaire médical, puisque son mari avait été chirurgien [elle était elle-même médecin]. À la demande d’un des deux apprentis médecins, elle traduisait en secret un manuel de chirurgie français, où il y avait des croquis détaillés et des explications. La nuit, le camarade venait chercher ses feuillets et lui apporter de la nourriture. Mais l’autre apprenti médecin n’était pas d’accord. “Nous ne sommes pas les valets de l’impérialisme ! Nous pouvons très bien lutter contre la maladie avec nos seules forces ! N’ayons pas recours aux méthodes de la bourgeoisie !” On imagine ces dialogues de pure idéologie – j’allais écrire “de pure comédie” : une farce jouée par des morts.

Le second médecin a eu gain de cause, et ma sœur et moi avons été renvoyés au village. Elle était trop savante – c’est une chance qu’ils ne l’aient pas tuée. Et j’étais pourri. Plus tard, le premier médecin et sa femme ont disparu, emportés par les troupes de Ta Mok. ».

À la fin de son livre Le Système totalitaire (p. 226 de l’édition de poche Points Seuil), Hannah Arendt développe longuement la notion de désolation, effet de la destruction de la vie privée par la domination totalitaire, « expérience d’absolue non-appartenance au monde, qui est l’une des expériences les plus radicales et les plus désespérées de l’homme. ». Plus haut (p. 199), « le totalitarisme doit nécessairement détruire toute trace de ce qu’il est convenu d’appeler la dignité humaine ». Et un autre passage explique que les meurtres de masse ne doivent rien aux technologies issues de la révolution industrielle : les nazis ont tué par le poison et par le feu, cependant que les soviétiques, plus pauvres, avaient recours au froid et à la faim. Les khmers rouges affamaient les populations, assassinaient à coups de matraque ou par asphyxie dans des sacs en plastique. « Après la chute de Phnom Penh, à l’aube, dans le nord du pays, les prisonniers du centre M13 reçoivent l’ordre de creuser. Sous le ciel blanc, dans la sueur et la peine, ils préparent une fosse. Combien sont-ils ? Des dizaines ? On ne saura jamais. Ils sont exécutés. De ces charniers peut-être immenses, il ne reste rien. Pendant des années, les khmers rouges ont planté du manioc et des cocotiers, qui ont mangé les corps et le souvenir. [...] Une mère apprend que tous ses enfants ont été exécutés par l’Angkar. Elle ne sait pas ce qu’on leur reproche. Elle ne sait pas comment ils sont morts. Elle ne sait pas où sont leurs cadavres. Ce sont les enfants du kamtech. Alors elle ramasse des pierres. Elle leste les manches de sa chemise. Les revers de son pantalon noir. Elle se fait des colliers et des bracelets de pierres. Quand elle se sent prête, elle marche lourdement vers le fleuve. Elle s’enfonce dans l’eau épaisse. Ses chevilles disparaissent. Ses cuisses. Bientôt sa taille. On ne voit plus ni son ventre ni ses épaules. C’est au tour du cou, du menton, des joues, la bouche s’efface, le front. La noyée continue sa marche au fond du fleuve. »

Connaître la calligraphie khmère traditionnelle ou la langue française, mettre une chemise blanche pouvait vous condamner à mort, sentence exécutée immédiatement. La surveillance de tous par tous et la délation généralisée étaient de règle.

Le texte du livre alterne le récit autobiographique de l’époque khmère rouge et celui des entretiens de l’auteur avec Duch, l’ancien directeur du centre de torture S21, dans la prison où il attendait son procès, dont Rithy Panh critique d’ailleurs le déroulement très imparfait. Rithy Panh écrit pour « comprendre, expliquer, [se] souvenir – dans cet ordre précisément. ». Mais je crois ces objectifs hors d’atteinte.

Après la lecture de ces récits terrifiants, il reste l’énigme des motifs. Il ne fait aucun doute que certains au moins des dirigeants khmers rouges étaient assoiffés de pouvoir, et que cette disposition a rencontré l’intense ressentiment des masses déshéritées des campagnes, mais cela ne me semble pas une explication suffisante. Je crois plutôt à une auto-intoxication idéologique ; ce qui rend si dangereuses les idéologies totalitaires, c’est leur extraordinaire pouvoir de séduction : elles donnent réponse à tout, elles confèrent à leurs porteurs une sensation enivrante de toute-puissance. Bien sûr, tout cela finit par s’effondrer, à Berlin par deux fois au XXe siècle par exemple. Mais cela reviendra, revient déjà.

En réfléchissant à des événements plus proches et quand même moins tragiques : que peut-il arriver à un mouvement spontané comme celui des Gilets jaunes ? S’il ne rencontre personne, et en l’occurrence ils n’ont rencontré personne, le résultat est : rien ! Rien, sauf quelques dizaines de milliards dilapidés ou brûlés, mais le résultat c’est : rien. Mais ils auraient pu rencontrer quelqu’un, par exemple un type comme Condorcet, et cela aurait pu donner des choses comme la nuit du 4 août et la Fête de la Fédération. Ou alors des gens comme Staline ou Pol Pot, et là cela aurait pu déboucher sur le Goulag. Mais le ressentiment des masses à l’état pur ne peut donner aucun résultat politique (même s’il sape insidieusement les fondations de la démocratie).


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