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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un livre de Pap Ndiaye :
La Condition noire
Essai sur une minorité française
Article mis en ligne le 18 juillet 2022

par Laurent Bloch

La nomination de Pap Ndiaye au poste de Ministre de l’Éducation nationale a suscité de nombreux commentaires, souvent malveillants. J’avais déjà lu quelques textes de lui et assisté à un colloque du Collège de France auquel il contribuait, (cf. ici son intervention), mais j’ai voulu mieux connaître sa pensée, puisqu’elle suscitait des controverses. La lecture de son livre de 2008 La Condition noire - Essai sur une minorité française m’a apporté quelques réponses aux questions que je me posais, et m’a convaincu de la justesse de ses analyses, qui réfutent soigneusement aussi bien ceux qui lui reprochent un soi-disant « communautarisme » que ceux qui s’égarent sur de fausses pistes essentialistes ou identitaires.

Né d’un père sénégalais et d’une mère française, frère de la romancière Marie NDiaye, Pap Ndiaye (oui, les orthographes sont différentes) passe son enfance entre la banlieue parisienne, où sa mère est professeur de sciences naturelles, et la ferme beauceronne de ses grands-parents maternels. Après de brillantes études sanctionnées par l’agrégation d’histoire, il part aux États-Unis pour préparer une thèse d’histoire politico-industrielle sur la société pétrochimique DuPont de Nemours. Cette immersion dans l’université et la société américaines lui font prendre conscience de la différence des attitudes américaine et française à l’égard des minorités, et de la minorité noire en particulier.

 La notion de race

Le premier chapitre de l’ouvrage, intitulé « Le Fait d’être Noir », « a trait à la notion de “Noir”, à ses acceptions possibles et ses usages. Il discute la notion controversée de “race” telle qu’elle est employée dans les sciences sociales, afin de préciser l’usage qui en est fait dans le livre ». Ainsi que l’écrit James Baldwin, que ce soit aux États-Unis ou en France, un Noir, dès qu’il sort dans la rue, ne peut ignorer que les regards qui se posent sur lui voient un Noir. Mais quel fondement cette expérience donne-t-elle à l’idée de race ?

Alors que les Américains n’ont aucune réticence à user de la notion de « race », sans préjuger de sa validité scientifique, pour examiner par exemple les phénomènes de discrimination, il est très difficile d’en faire autant en France, où la tradition nationale, au nom d’une conception très contestable de l’universalisme « républicain », ne veut voir que des citoyens indifférenciés, en arguant de la réfutation de l’existence de races humaines par les biologistes et les anthropologues. Or, « à l’évidence, dans les contextes états-unien de lutte contre la ségrégation et européano-africain de décolonisation, le bannissement de la catégorie de “race” n’avait pas supprimé le racisme. Autrement dit, la “race” n’existait plus comme réalité biologique objectivable, mais elle existait quand même encore comme représentation sociale. »

L’évacuation de la notion de race ne gêne pas les ressortissants de groupes sociaux non exposés au racisme ; dans sa variante « de gauche », elle permet de considérer le racisme comme un épiphénomène de la lutte des classes, ce qui supprime des questions embarrassantes. Cette façon de voir les choses ne peut satisfaire les membres des groupes racisés [1], parce qu’elle est négation de leur expérience, en général douloureuse.

 La notion de minorité

Pap Ndiaye pose la question de la dénomination du groupe social, objet de sa recherche : « De préférence à la communauté, je préfère donc la notion de “minorité”, qui délimite minimalement un groupe en fonction du critère de l’expérience sociale partagée selon le marqueur socialement négatif de la peau noire, sans impliquer l’existence de liens culturels communs ou d’une reconnaissance institutionnelle. Il existe ainsi une minorité noire en France en tant qu’il existe un groupe de personnes considérées comme noires et unies par cette expérience même, ce qui constitue un lien ténu mais indubitable. Ce lien n’est pas nécessairement fondateur d’une identité racialisée [2], mais il reconnaît le sort partagé d’être considéré comme noir, quelle que soit, par ailleurs, la diversité subtile des identités choisies. Si la notion de minorité est apparue et s’est stabilisée, c’est parce qu’elle permettait de parler de situations sociales spécifiques ne relevant pas de choix identitaires, mais d’assignations identitaires. » Cette notion de minorité peut s’appliquer à d’autres groupes objets d’assignations identitaires, les Arabes, les Juifs...

 Trouver la juste voie

On l’aura compris, il ne s’agit pas ici d’un livre journalistique ou purement descriptif, mais d’une analyse étayée pour trouver la juste voie entre une vision dévoyée de l’universalisme républicain, aveugle au sort des minorités, et les dérives essentialistes ou séparatistes de ressortissants des dites minorités, découragés par les injustices subies et par l’incompréhension rencontrée de rejoindre la communauté nationale. Ce travail, partie d’un programme sur « les nouvelles frontières de la société française » coordonné par Didier Fassin, a été financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Le second chapitre porte sur le « colorisme », c’est-à-dire sur les distinctions et hiérarchies sociales qui existent depuis l’esclavage entre les Noirs selon leur degré de mélanine. Le troisième chapitre présente une histoire synthétique des populations noires de France depuis le XVIIIe siècle. Le quatrième chapitre est consacré au racisme antinoir, résumé sous une forme métaphorique : « Le tirailleur et le sauvageon ». Le cinquième chapitre porte sur la discrimination raciale. Il rend compte du déplacement de la lutte antiraciste vers la politique antidiscriminatoire, explique pourquoi ce déplacement est favorable aux minorités, compare la loi antidiscriminatoire française avec son équivalente américaine, puis présente des témoignages de personnes discriminées et jauge l’efficacité des politiques actuelles. Il plaide pour l’utilisation de techniques statistiques afin d’établir la discrimination comme un fait social, tout en pointant leurs limites. Le sixième et dernier chapitre centre l’attention sur les formes de solidarité entre Noirs qui ont existé en France. Chaque chapitre repose sur une documentation riche, qui exhume à l’occasion des auteurs peu connus. Marie NDiaye, sœur de l’auteur, lui a donné une préface, qui est en fait une petite nouvelle, fort bien écrite et à l’intrigue saisissante, comme tous les écrits de cette dame.

Au fil de ces chapitres, on lira de précieuses mises au point sur des épisodes peu connus, comme le devenir des « tirailleurs sénégalais » à l’issue de la première guerre mondiale et l’action militante de Lamine Senghor, homonyme bien oublié de Léopold Sédar Senghor, ou les crimes de guerre commis par la Wehrmacht à l’encontre des militaires noirs de l’armée française en 1940 (chapitre III).

 L’antisémitisme dans certains mouvements noirs

Pap Ndiaye n’élude pas la question de la présence de thèses antisémites dans certains secteurs du militantisme noir. Ces thèses ont initialement été répandues aux États-Unis par Nation of Islam de Louis Farrakhan, avant d’être reprises à partir de la fin des années 1980 par des universitaires (assez déconsidérés) comme Leonard Jeffries ou Tony Martin, pour en fin de compte arriver en France par Dieudonné et quelques-uns de ses épigones. Elles consistent à attribuer aux Juifs un rôle central dans la traite négrière, et à la traite négrière une contribution centrale à la finance juive. S’il y a bien eu des marchands d’esclaves juifs, leur participation au système esclavagiste est restée très marginale. « Cette thématique s’est développée dans les cercles afro-américains radicaux, et a été reprise de nombreuses fois par Louis Farrakhan lui-même. L’antisémitisme est pour Nation of Islam un moyen commode de désigner des responsables aux difficultés socio-économiques de la partie la plus paupérisée de la population noire américaine, au sein de laquelle cette organisation milite et recrute – avec un succès relatif d’ailleurs. C’est précisément parce que, à partir des années 1970, la frange la plus pauvre des habitants des ghettos s’est trouvée privée de travail (par suite de la raréfaction des emplois peu qualifiés) et socialement isolée (en raison du départ des classes moyennes des ghettos) que l’antisémitisme a pu trouver un terreau social favorable. Cet antisémitisme “noir” constitue certainement un phénomène marginal mais d’autant plus visible qu’il a trouvé des porte-parole intellectuels en la personne de quelques universitaires afro-américains qui se sont réclamés d’une approche scientifique de l’histoire.

“ Fort heureusement, il s’est trouvé des voix fortes et respectées pour fustiger ces propos. Parmi elles, celle de Henry Louis Gates, qui a très clairement expliqué dans un article retentissant du New York Times, Black Demagogues and Pseudo-Scholars, que l’accusation relative à la traite n’était fondée sur aucun argument sérieux, qu’elle n’avait, littéralement, aucun fondement. David Brion Davis et Seymour Drescher ont également fourni des arguments réfutant sur le fond les thèses de Nation of Islam, en expliquant que se concentrer sur les quelques marchands d’esclaves juifs en essayant de débusquer les nouveaux chrétiens d’ascendance juive, sans jamais tenir compte de leur marginalité dans la traite, relevait bien d’une démarche profondément antisémite. »