Un roman de David Diop :
Frère d’âme
Tirailleurs sénégalais en 1914-1918
Article mis en ligne le 17 juin 2021

par Laurent Bloch

Né à Paris, David Diop a passé son enfance et son adolescence au Sénégal, pays natal de son père, avant de revenir en France, pays natal de sa mère, pour ses études supérieures. Il enseigne la littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Pau. Lorsqu’il s’est vu décerner l’International Booker Prize (premier auteur de langue française honoré de cette distinction, après le Prix Goncourt des lycéens et le Prix Ahmadou-Kourouma), Laure Adler l’a invité à son émission L’Heure bleue, où il est apparu comme un jeune homme d’humeur allègre et très à l’aise dans sa double culture. Mais celui qui se laisserait bercer par l’ambiance sympathique de l’émission pour espérer la lecture d’un livre confortable, prodigue de sensations agréables pour le lecteur, s’exposerait à une déconvenue : Frère d’âme est un livre dur, sans concession, qui plonge dans les rouages de la folie d’une guerre à laquelle les soldats africains enrôlés, volontaires ou pas (le héros du roman est engagé volontaire), ne pouvaient guère trouver d’explication, tellement les enjeux en étaient éloignés de leur univers.

La première partie du roman, qui en couvre une bonne moitié, se déroule dans les tranchées. Mademba, le « frère d’âme » du narrateur Alfa Ndiaye, agonise d’une blessure atroce et supplie Alfa d’abréger ses souffrances, mais celui-ci ne peut s’y résoudre, sa loi morale le lui interdit. Cet épisode le rend fou, après chaque offensive il reste sur le champ de bataille et tue des soldats allemands avec une rage froide. Au début le capitaine Armand, dont le coup de sifflet mortel déclenche l’offensive, trouve cela très bien, mais cela finit par l’inquiéter. Alfa est renvoyé à l’arrière.

La seconde partie du roman est un retour en arrière sur la vie du narrateur dans son village natal sénégalais, avec son frère d’âme Mademba et la belle Fary Thiam. Ce passage est un moment de respiration élégiaque après l’horreur des tranchées, au bord du fleuve Sénégal, même si le drame n’est pas absent, drame du départ de Penndo Ba, la mère d’Alfa.

Yoro Ba, le père de Penndo, était un éleveur peul, et chaque année, au moment de la transhumance, Bassirou Coumba Ndiaye, le père d’Alfa, ouvrait un passage à ses troupeaux, vers ses puits. En signe de reconnaissance, Yoro Ba lui a donné en mariage sa fille Penndo. Mais un jour Penndo a voulu revoir son père et ses frères, elle est partie en pirogue sur le fleuve. On ne l’a jamais revue. Le bruit court qu’elle aurait été enlevée par des Maures du désert que l’on a vus à cheval dans la région...

La troisième partie du roman se déroule dans l’hôpital psychiatrique où Alfa est en observation. Après la parenthèse lyrique aux rives du fleuve Sénégal, c’est un retour cauchemardesque.

Ce roman laconique, rythmé en brefs chapitres, fait preuve d’un style littéraire vigoureux pour dire l’abomination des tranchées et de l’exploitation qui y est faite des soldats africains. Vous devriez le lire.