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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Racisme, suite
Article mis en ligne le 22 novembre 2018
dernière modification le 24 novembre 2018

par Laurent Bloch

Cet article est la suite d’un précédent.

Après la publication d’un article précédent, plusieurs lecteurs m’ont soumis leur point de vue, ce qui m’incite à préciser le mien.

 La situation de minorité

Le racisme ne frappe pas toujours des groupes minoritaires : dans la plupart des situations coloniales, par exemple, c’est la minorité colonisatrice qui opprime et humilie la majorité colonisée privée de droits. Mais dans les pays d’Europe et notamment en France les groupes humains victimes du racisme sont en situation de minorité, et cette situation se traduit par des attitudes et des comportements spécifiques.

J’ai eu l’occasion de m’entretenir de ce sujet avec une sociologue libanaise : avant la guerre civile le Liban était une mosaïque de groupes confessionels souvent étroitement mélangés, traversés de conflits, de rancunes, mais aussi de vie en commun, et, dans un État dépourvu de statut personnel du citoyen, ces groupes étaient et sont encore dotés chacun d’un statut particulier qui régit les règles du mariage, du divorce, de l’héritage, etc. Ce contexte social offrait de multiples occasions d’observer les effets de la position minoritaire, et l’on pouvait constater qu’un druze en terrain maronite n’avait pas du tout le même comportement que son cousin en terrain druze. Le minoritaire sait qu’en cas de conflit l’exercice de la force ne sera pas une issue pour lui, et que de toute façon le conflit a peu de chance de tourner à son avantage, alors mieux vaut l’éviter. Il aura donc un comportement peu agressif, ou non agressif, et développera pour faire valoir ses intérêts des méthodes indirectes, le recours à l’habileté plutôt qu’à la force, des stratégies d’alliances, la solidarité avec les membres de son groupe. De telles habitudes renouvelées de génération en génération créent des traits psychologiques et même physiques : pourquoi essayer de devenir fort physiquement si la violence physique vous est interdite ?

Shlomo Sand raconte dans son livre Comment j’ai cessé d’être juif une curieuse anecdote familiale. Alors qu’il était étudiant à Paris, il eut l’occasion de faire visiter la ville à son père, qui y venait pour la première fois. Cependant qu’ils déambulaient, le père dit au fils qu’il était capable de reconnaître un juif dans la rue au premier coup d’œil, et devant le scepticisme dudit fils, il prit comme exemple un homme qui attendait l’autobus devant eux. Redoublement de scepticisme filial : l’homme n’avait pas du tout un physique juif typique, il était blond aux yeux bleus ; un test fut proposé : s’approcher de l’homme pour attendre l’autobus et entamer une conversation en yiddish à haute voix pour voir quelle serait sa réaction. Test réalisé, l’homme resta impassible, tout le monde monta dans l’autobus. En arrivant place Vendôme, le père demanda des explications sur la colonne, que son fils fut incapable de fournir : à ce moment, l’homme, qui était assis devant eux, se retourna et fournit les explications en yiddish. Comment le père avait-il reconnu sa judéité ? Lisez le livre, vous verrez.

Le minoritaire développera fréquemment une sensibilité particulière, qui le rendra attentif à des micro-événements qui échappent souvent au majoritaire, et cette sensibilité pourra éventuellement lui sauver la vie, ou la lui coûter. Il pourra aussi construire des systèmes de défense, aux retombées psychologiques potentiellement néfastes.

Le minoritaire, face à l’agression (physique ou verbale), sera enclin à transiger : même si l’agresseur (d’origine majoritaire) a un comportement inacceptable et s’abstient de faire amende honorable, il faut bien vivre en société, et pour cela on est prêt, jusqu’à un certain point, à fermer les yeux ou les oreilles, à oublier. Il existe bien sûr une immense littérature inspirée par ces situations, de Franz Kafka à Philip Roth en passant par Frantz Fanon, André Schwarz-Bart, Nathan Englander...

Les minoritaires peuvent aussi tenter de renverser la situation en créant une situation locale où ils seront majoritaires, dans un quartier, une ville. Ce phénomène n’est pas forcément lié au racisme, et il ne résulte pas toujours du choix volontaire des populations concernées. On trouvera de nombreux exemples, les villes persanophones au milieu des steppes turcophones d’Asie centrale, les villes à majorité juive des régions orientales du royaume de Pologne (aujourd’hui en Biélorussie ou en Ukraine), les ghettos (généralement imposés plutôt que choisis). Historiquement, ces dispositifs se sont rarement montrés bénéfiques pour leurs habitants.

 Racisme et xénophobie diffèrent, vraiment

Avant le XVIe siècle, l’idée d’homme universel ne se posait guère que dans un cadre religieux, celui du Christianisme ou de l’Islam (religions universelles), à l’aune du Jugement Dernier. Les humains appartiennent à des groupes distincts : chrétiens, juifs, nobles, roturiers, esclaves, et il n’est pas question qu’ils se mélangent. Après le coup de tonnerre de la Réforme, qui enclenche la sécularisation, la question se pose de savoir qui est un homme ici-bas, qui ne l’est pas, s’il y a une hiérarchie « naturelle » au sein de l’espèce (ou des espèces) humaine(s), si les esclaves ont une âme. Le racisme n’a pas à cette époque les mêmes expressions qu’aujourd’hui, il prendra la forme que nous connaissons au XIXe siècle, aux États-Unis, après la guerre civile, à l’encontre des Afro-Américains, en France et en Europe à la même époque à l’égard des Juifs, puis des Arabes, des Roms. Pour ce qu’ont subi les Italiens, les Polonais et les Belges il me semble plus exact de parler de xénophobie, pour les raisons que j’expose.

Le Belge, l’Italien, le Polonais deviennent à la seconde ou troisième génération des Français comme les autres. Le Juif, après des siècles, reste un autre, et je crains qu’il n’en aille de même pour le Noir, le Rom ou l’Arabe. Les fantasmes autour de la circoncision, de la sexualité des Noirs sont aussi à prendre en considération.

On m’a opposé l’ostracisme des Hongrois à l’encontre des Roumains avant 1918, lorsque la Transylvanie, à population majoritairement roumaine, appartenait au royaume de Hongrie : je n’ai aucun doute sur les violences exercées, mais il ne s’agit pas de racisme, Hongrois comme Roumains sont blancs et chrétiens, il n’existe pas entre eux de fantasmes sexuels ou religieux, d’histoire de crimes rituels ou autres légendes racistes. L’antagonisme entre eux repose sur des bases réelles, l’opposition entre propriétaires terriens et paysans sans terres notamment, et pour que l’hostilité existe il faut la présence réelle des deux groupes concernés, alors que le racisme prospère en l’absence de toute population cible, Jean Baubérot a bien montré que le « seuil de tolérance » était égal à 0%.

Christian Delacampagne, dans son « Histoire du racisme », dépeint avec une précision louable la ségrégation, mystérieuse, des Cagots du Pays basque et des Bourakoumines japonais : phénomènes mystérieux, mais qui n’ont rien à voir.

Tzvetan Todorov apporte des vues plus intéressantes dans Nous et les autres, un ouvrage fondamental pour qui veut comprendre quelque-chose au cheminement des idées racistes (et des idées sur le racisme) dans la société française depuis les Temps modernes [1]. L’approche par la psychanalyse de Daniel Sibony me semble également très riche (malgré d’autres positions du personnage qui me déplaisent souverainement) parce qu’elle aborde vraiment le cœur du sujet : une passion dépourvue de tout ancrage dans le réel (même si elle s’alimente à l’occasion d’éléments réels qui lui apportent du grain à moudre). Et la source de cette passion est à chercher du côté de l’individu raciste, pas de son antagoniste.

 Anachronisme

Marcel Gauchet, au tome 4 de son monumental Avènement de la démocratie, cite un passage assez renversant d’Ernest Renan :

« Une nation qui ne colonise pas est irrévocablement vouée au socialisme, à la guerre du riche et du pauvre. La conquête d’un pays de race inférieure par une race supérieure qui s’y établit pour le gouverner n’a rien de choquant. L’Angleterre pratique ce genre de colonisation dans l’Inde, au grand avantage de l’Inde, de l’humanité en général, et à son propre avantage. Autant les conquêtes entre races égales doivent être blâmées, autant la régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité… Regere imperio populos, voilà notre vocation. » [2]

Et encore celle-ci :

« Ce serait outre mesure pousser le panthéisme en histoire que de mettre toutes les races sur un même pied d’égalité et, sous prétexte que la nature humaine est toujours belle, de chercher dans ses diverses combinaisons la même plénitude et la même richesse. Je suis donc le premier à reconnaître que la race Sémitique, comparée à la race Indo-Européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine. » [3]

Ces citations de Renan font de lui à n’en pas douter un précurseur, voire un inventeur du racisme moderne, puisque c’est en réponse au second de ces textes qu’a été créé le mot « antisémitisme », par l’intellectuel juif autrichien Moritz Steinschneider. Voilà qui donne à penser, parce que Renan a été aussi un penseur de la sécularisation, de l’étude séculière des religions, de l’étude comparative et scientifique des civilisations et des cultures, ce qui lui a valu d’être révoqué de sa chaire au Collège de France dès sa leçon inaugurale, où il avait scandalisé l’impératrice Eugénie en déclarant que « Jésus était un homme remarquable ».

Cet article est la suite d’un précédent.