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Blog de Laurent Bloch
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À voir :
Derrière les fronts, résistances et résiliences en Palestine
Un film d’Alexandra Dols sur une situation coloniale hypocrite
Article mis en ligne le 11 décembre 2017

par Laurent Bloch

Alexandra Dols tournait en Algérie un film consacré aux femmes qui avaient combattu lors de la guerre d’indépendance : ce sont elles qui lui ont suggéré de s’intéresser à la Palestine, et elle a trouvé le livre de Samah Jabr, psychiatre et psychothérapeute palestinienne qui, à partir de son expérience clinique avec ses patients, rejoint les analyses de la société coloniale de Frantz Fanon. Elle en a tiré un documentaire : Derrière les fronts, résistances et résiliences en Palestine, que je ne saurais trop vous conseiller.

Le régime qui règne dans les territoires occupés palestiniens est un régime colonial hypocrite. Les habitants palestiniens sont des sujets coloniaux sans droits, mais comme Israël n’a pas formellement annexé les territoires, il peut entretenir la fiction de leur autonomie. En fait, les territoires soumis en principe à l’autorité palestinienne représentent une portion infime du territoire palestinien, ils sont très morcelés et la circulation entre ces enclaves ou avec le territoire israélien proprement dit est interrompue par des dizaines de checkpoints israéliens où l’attente peut durer des heures et auxquels chacun peut se voir retirer son laissez-passer sans explication. Le film montre des images de ces files d’attente, où les Palestiniens qui travaillent en Israël doivent venir faire la queue dès le milieu de la nuit pour espérer arriver à l’heure au travail. Il va sans dire que l’armée et les forces de sécurité israéliennes interviennent où elles veulent et quand elles veulent dans les territoires, la souveraineté de l’Autorité palestinienne est une fiction.

Plusieurs séquences sont aussi consacrées aux arrestations arbitraires et aux tortures dans les prisons israéliennes, avec des procédés qui permettent d’infliger des souffrances au prisonnier sans que le tortionnaire ait à le toucher matériellement, il suffit de le ligoter dans une position intenable, et c’est lui qui se fait mal.

La scène préalable au générique montre un séminaire donné par Samah Jabr à l’intention de collègues israéliennes. Elle leur parle des troubles psychiques causés par les exactions des forces d’occupation dans les territoires de Cisjordanie, où elle exerce. Elle explique que si elle peut avoir de l’empathie pour telle ou tel collègue israélien qu’elle connaît, elle ne peut en avoir pour la collectivité israélienne prise dans son ensemble, parce que si la société israélo-palestinienne est suffocante pour tout le monde, tout ce qui peut alléger la respiration des Israéliens ne peut que suffoquer encore plus les Palestiniens, par le renforcement des mesures de contrôle, de surveillance, d’enfermement.

La condition des Palestiniens soumis sans cesse à des mesures de contrôle et de confinement arbitraires, à des humiliations individuelles et collectives, sans parler des opération militaires meurtrières et destructrices, engendre des troubles de la personnalité, des symptômes paranoïaques, des attitudes d’identification à l’oppresseur. Les enfants qui assistent à l’humiliation de leurs parents en sont profondément perturbés.

Outre Samah Jabr, qui est le personnage central du film, Alexandra Dols a interviewé un boulanger arrêté arbitrairement qui a fait deux grèves de la faim à la limite de sa survie, une universitaire assignée à résidence après une dizaine d’années de prison pour motif politique, un professeur d’université, une militante lesbienne queer et musulmane, une mère de famille brutalisée par les forces d’occupation, un dignitaire de l’Église grecque orthodoxe (1 à 2% des Palestiniens sont chrétiens). Les images du passage au checkpoint ne peuvent faire penser qu’aux dispositifs de canalisation du bétail dans les abattoirs industriels. Ces expériences forment la matière des analyses de la psychiatre, qui explique comment la vie dans un tel univers ne peut qu’engendrer des troubles mentaux graves et durables.

Si Israël annexait les territoires, il serait placé devant un choix inévitable : soit officialiser le statut de sujets coloniaux sans droits des Palestiniens, ce qui serait inacceptable aux yeux de la communauté internationale, soit leur octroyer la citoyenneté et le droit de vote, ce qui n’irait pas sans bouleverser l’équilibre politique du pays. Au lieu de cela, la situation hypocrite actuelle entretient une situation coloniale de fait, où chacun a des droits plus ou moins étendus ou restreints en fonction du groupe auquel il appartient, ce qui permet un arbitraire sans frein à l’égard de ceux qui ont le moins de droits. Cette situation n’est pas sans rappeler le système des bantoustans auquel avait essayé de se raccrocher le régime d’apartheid de l’Afrique du Sud avant son renversement, et qui consistait à conférer à la majorité de la population noire du pays la nationalité d’États-croupions factices et minuscules situés dans des zones déshéritées, ce qui permettait de les priver de tout droit civique dans leur pays, où ils résidaient et travaillaient.

À l’heure où les accords d’Oslo sont bel et bien morts et enterrés, où la « solution à deux États » apparaît de plus en plus improbable, et où les gesticulations de Trump et les rodomontades de Netanyahu occupent le devant de la scène, il est utile de voir ce film pour comprendre la situation réelle des Palestiniens, et pourquoi elle ne peut pas durer.


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