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Blog de Laurent Bloch
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Un film d’après James Hadley Chase
Eva (Benoît Jacquot 2018)
Abîmes de l’âme
Article mis en ligne le 26 mars 2018
dernière modification le 8 avril 2018

par Laurent Bloch

Depuis 1975 j’ai pour principe de ne rater aucun film de Benoît Jacquot, et n’ai jamais eu à le regretter, même si certains sont meilleurs que d’autres. J’ai eu la chance de voir, aux Rencontres Cinéma de Digne-les-Bains, les films d’une heure qu’il a consacrés pour la télévision au haute-contre Alfred Deller et à Jacques Lacan, c’est rare et excellent, si vous avez l’occasion ne la ratez surtout pas.

Le premier long métrage de Benoît Jacquot, L’Assassin musicien, était une adaptation d’un des épisodes (assez désordonnés) de la longue nouvelle (ou roman interrompu par la captivité de l’auteur en Sibérie) de F.M. Dostoïevski, Netotchka Nezvanova. Un musicien peut-être talentueux mais velléitaire et improductif y provoque, par son irresponsabilité et son égoïsme, la ruine et finalement la mort de la femme qui l’aime. Le film transpose l’intrigue aux temps actuels, ce qui permet d’entendre quelques mesures des Variations pour orchestre d’Arnold Schönberg et d’assister à une catastrophe musicale.

Avec son dernier film Eva, d’après un roman de James Hadley Chase, Benoît Jacquot revient à ce climat dostoïevskien ; étonné de le voir disparaître si vite des salles pourtant complètes mais peu nombreuses où il était programmé, j’ai compris en le voyant la raison de ce malaise : il n’y a aucun personnage positif dans ce film, seulement une gradation dans leur abjection. Si vous n’aimez pas recevoir de leçon de morale, ce film est fait pour vous. Le héros, petit margoulin, imposteur sans envergure, se prostitue hypocritement, assassine sans franchise, vole le talent de sa victime, qui n’a d’ailleurs pas de quoi susciter grande compassion ; il pousse la bassesse jusqu’au meurtre d’un ordinateur ; il veut user de son pouvoir de mâle pour assujettir une femme, mais pour son malheur elle se révélera bien plus forte que lui, qui finira comme une loque.

Le réalisateur, interrogé lors du festival de Berlin, place l’imposture au centre de son propos, et précise que l’imposteur est lui-même sa principale victime, même s’il y en a beaucoup d’autres dans ce film, de son fait, ainsi la pitoyable oie blanche qui rêve de s’en faire épouser et l’entrepreneur de spectacles qui pense s’enrichir de son talent. Ces deux personnages donnent à Benoît Jacquot l’occasion de jeter un coup d’œil sur la bêtise du travail contemporain, fait d’agitation fébrile d’une stérilité insondable.

Eva, jouée avec un brio incroyable par Isabelle Huppert, se prostitue sans états d’âme pour des motifs que vous découvrirez en voyant le film, tout en restant d’une fidélité absolue à l’homme qu’elle aime, mais inutile d’attendre ici une situation sociale apitoyante, l’homme reçoit les revenus du stupre sans plus d’émoi que sa compagne n’en éprouve à les engendrer, et la misère n’est pas le moteur de la délinquance, tant s’en faut.

Les lieux de l’action ont presque autant d’importance que les personnages : le début est dans un endroit déjà illustré par Dernier Tango à Paris de Bertolucci, un appartement de ces tours de la Belle Époque qui font face à la Seine de chaque côté du métro aérien avant son entrée à Passy. Les trajets en TGV de Paris à Annecy et retour scandent les différents épisodes, ainsi que les montées et les descentes par des routes en lacets jusqu’à un chalet perdu dans la neige, et les parcours en auto le long des eaux profondes du lac.

Une autre chose qui est bien avec Benoît Jacquot, en ces temps d’images moches bâclées par des cinéastes qui s’en font une vertu, c’est qu’il accorde le temps qu’il faut à la photo, aux cadrages, aux décors, au son. Comme la salle était pleine nous étions au premier rang, un peu trop près de l’écran, mais ce n’était pas grave parce que les plans étaient assez longs pour que le regard puisse parcourir le champ d’un bord à l’autre et le contempler, ce qu’il méritait.

Vous devriez y aller pendant qu’il est encore temps.


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