Un recueil de nouvelles vietnamiennes :
Le Héros qui pissait dans son froc
de Nguyễn Quang Thiều, Nguyên Min Dâu, Nguyễn Thị Thu Huệ, Vũ Bão, Vũ Tú’c Nghĩa et Nguyễn Quang Huy
Article mis en ligne le 26 juillet 2020

par Laurent Bloch

Le titre un peu grivois de ce recueil de six nouvelles (publié aux Éditions de l’Aube) ne doit pas faire illusion : à l’exception de celle de Vũ Tú’c Nghĩa, d’un humour glaçant, et de celle de Vũ Bão, qui donne son titre au livre dans une atmosphère de perestroïka désabusée, les autres sont tragiques, poignantes. Elles ont été traduites du vietnamien par les professeurs de français de l’université de Hanoï. Elles ont été écrites en 1993 ou 1994 par des auteurs qui vivent au Viêt-nam et qui y sont lus.

Combien de Banh Chung pour le Têt, cette année ?, de Nguyễn Quang Thiều, est l’histoire de Mat et An, deux vieilles femmes qui vivent ensemble et qui se préparent à cuisiner des Banh Chung, pâtisseries que l’on offre aux visiteurs pour les fêtes du nouvel an. Jeunes filles, elles étaient orphelines, se sont mariées et tout de suite ont vu leurs maris partir sac au dos, pour la guerre. Ils ne sont pas revenus. Leur maison est une cabane misérable. Les autres habitants du village ont déménagé de l’autre côté de la lagune, elles les voient de moins en moins. Au moment de préparer les pâtisseries, elles se demandent si quelqu’un ne va pas revenir.

L’histoire de Hanh, de Nguyên Min Dâu : lorsqu’elle avait dix-huit ans, le père de Hanh est disparu sans laisser d’adresse, sa mère est morte peu après avoir accouché, depuis ce temps elle subvient à la vie de sa sœur et de son frère. Un jour, de façon inespérée, elle peut partir trois semaines en vacances. Mais tous ses rêves se briseront...

Thin était ma sœur, de Nguyễn Quang Huy, est une autre histoire de vie ensevelie dans la misère et la déréliction.

Ces textes brefs ne se prêtent guère au résumé, ce que j’en écris pourrait laisser croire à des récits misérabilistes, il n’en est rien, la retenue et la pudeur ne font qu’accroître l’émotion qui en émane. George Steiner a écrit dans une de ses chroniques du New Yorker que l’histoire du peuple russe était traversée de souffrances à peine imaginables, surtout pour nous qui vivons dans le petit paradis français : je crois que l’on peut en dire autant du peuple vietnamien, d’un caractère pourtant si différent.

Les Vietnamiens ont mis la pâtée à l’armée française, à plates coutures. Au prix de deux à trois millions de morts, ils ont écrasé les Américains, enfuis la queue entre les jambes en abandonnant lâchement leurs alliés vietnamiens à un sort assez cruel (une habitude). Mais ils ont surtout eu affaire pendant une douzaine de siècles à un adversaire autrement plus dangereux : la Chine, bien plus grande, bien plus peuplée et bien plus habile à la manœuvre. Les Vietnamiens ont acquis de ces expériences (comme les Russes d’ailleurs) une forme d’héroïsme invincible dont les personnages, surtout féminins, de ces nouvelles nous font pressentir les ressorts intimes.