Un roman de Toni Morrison :
Beloved
Article mis en ligne le 19 octobre 2021
dernière modification le 27 octobre 2021

par Laurent Bloch

En 1856, avant la guerre civile américaine et l’abolition de l’esclavage, un groupe d’esclaves d’une plantation du Kentucky planifie son évasion vers l’Ohio, État abolitionniste voisin, avec l’aide d’une filière organisée. Il y a quelques hommes et une femme enceinte accompagnée de ses trois enfants. Cela ne se passe pas très bien, plusieurs hommes sont repris par les Blancs, certains assassinés sur place, d’autres réussissent à fuir. La femme et ses enfants, avec l’aide d’un pêcheur noir, réussissent à traverser la rivière Ohio, qui forme la frontière de l’État, et à atteindre Cincinnati. Mais le Fugitive Slave Act [1] permet aux propriétaires d’esclaves de pourchasser et de capturer les fugitifs dans les États en principe abolitionnistes, et à peine un mois plus tard le propriétaire de la plantation et ses acolytes, dont un chasseur d’esclaves professionnel, apparaissent devant la maison où la femme et ses enfants ont trouvé refuge. De désespoir, pour éviter à ses enfants de connaître le sort qu’elle a vécu, la mère essaie de les tuer, une fillette mourra. Seule la mobilisation des ligues abolitionnistes évitera la pendaison de la mère.

Pour écrire son roman (publié en 1987) Beloved [2] Toni Morrison s’est inspirée de cet événement historique réel, dont elle avait eu connaissance grâce au projet historiographique The Black Book, consacré à la culture et à l’histoire des Afro-Américains, qu’elle avait mené en 1974.

Le personnage central du roman est la mère de famille, nommée ici Sethe. L’événement atroce qu’elle a vécu la hante, au sens propre du terme. Cette hantise se manifeste un jour sous les traits d’une jeune fille mystérieuse et irréelle qui porte le nom de la petite fille égorgée, Beloved.

L’horreur du dénouement met Sethe au ban de la société. Pendant sa fuite elle a mis au monde une fille, Denver, avec l’assistance d’une jeune fille blanche, Amy, elle-même en rupture de ban. À l’âge d’aller à l’école, Denver se rend chez une institutrice afro-américaine bénévole qui lui apprend à lire, mais du jour où un condisciple lui rappelle son séjour en prison avec sa mère, elle refuse tout contact social et reste enfermée à la maison d’où elle ne sort que pour s’isoler au milieu des bois, en un lieu connu d’elle seule.

Dix-huit ans après la fuite tragique, un des hommes fugitifs, Paul D (la plupart des esclaves de la plantation étaient prénommés Paul et distingués les uns des autres par une lettre matricule) se présente chez Sethe et Denver. Il a connu son lot de tribulations, une incarcération particulièrement cruelle au pénitencier d’Alfred en Georgie, lui aussi a connu à nouveau l’esclavage.

Une liaison amoureuse s’esquisse entre Sethe et Paul D, mais elle est entravée par l’atrocité du passé, et par la disparition de Halle, le père des enfants de Sethe, que l’on suppose plongé dans la démence par le spectacle du viol de Sethe par les jeunes blancs de la plantation. Réussiront-ils à construire une vie commune après les circonstances qui les ont brisés ? Pourront-ils retrouver une vie sociale parmi la communauté afro-américaine de Cincinnati ?

Ce qui fait la force et l’intensité dramatique du roman de Toni Morrison, au-delà du rappel de l’événement lui-même, c’est la puissance évocatrice du récit, qui procède par analepses (flash back en français moderne) pour ne révéler que petit à petit l’enchaînement déchirant de faits et de circonstances qui mènent à la tragédie. J’ignore si les historiens de la littérature et les comparatistes me donneraient quitus, je sais (par l’article de Sébastien Dauguet) que Toni Morrison n’aurait pas approuvé ce rapprochement, mais je ne crois pas me tromper beaucoup en supposant une filiation avec les plus beaux romans de William Faulkner, Le Bruit et la Fureur et surtout Lumière d’août : ce n’est de ma part qu’une appréciation subjective.

Chacun de ces faits du passé, qui interrompt le fil de la narration pour l’éclairer d’une révélation proprement indicible, en une dizaine de lignes, donne à sentir et à éprouver la réalité vécue de l’esclavage comme aucun ouvrage d’érudition historique, aussi scrupuleux soit-il, ne saurait le faire [3]. Chacun de ces brefs épisodes, par des détails et des précisions insoutenables, laisse le lecteur pantelant. Nous avons tous lu et appris des choses sur l’esclavage, mais sans les éprouver de cette façon épouvantablement concrète.

L’entreprise systématique de déshumanisation menée par les esclavagistes américains (auxquels peuvent être comparés nos propres esclavagistes français des Antilles), décrite ici avec une acuité procurée par un travail documentaire de grande ampleur, me semble ne pouvoir être comparée qu’à celles des totalitarismes du siècle dernier. L’inventivité dans l’humiliation et la dépossession de soi est incroyable. Toni Morrison ne nous en épargne rien, en restant sobre et pudique, une gageure.

Il y a des écrivains qui semblent se donner pour mission de procurer au lecteur des sensations agréables, projet sans doute empreint de générosité, et contribution à la consolation de l’humanité souffrante : il me semble néanmoins que ce n’est pas la mission de la littérature. J’en ai déjà dit deux mots ici. Toni Morrison ne saurait à aucun titre tomber sous le coup de ces réticences. J’avais déjà lu certains de ses très beaux livres, L’Œil le plus bleu, Délivrances, mais celui-ci les surpasse encore, il est à n’en pas douter un des grands romans du second XXe siècle.