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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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6 films iraniens et la peine de mort
Article mis en ligne le 11 janvier 2022
dernière modification le 1er février 2022

par Laurent Bloch

De façon générale je m’efforce de ne pas rater la sortie de films iraniens : beaucoup sont de grande qualité, il y a dans ce pays une vraie tradition de mise en scène, et, comme dans l’URSS de naguère, la dictature islamiste laisse passer pas mal de choses, cependant que la censure des films occidentaux accorde à la production nationale un public exclusif.

Cinq de ces films vus depuis 2019 ont pour thème central la peine de mort ; je leur adjoindrai un sixième, où les parties civiles exécutent elles-mêmes la sentence qui leur convient.

 La Loi de Téhéran

Ce film de Saeed Roustayi sorti en 2019 est celui des six dont on a le plus parlé et qui a eu le plus de spectateurs, mais ce n’est de loin pas le plus intéressant. C’est une tentative assez réussie de donner au public iranien un film qui se compare aux thrillers hollywoodiens, avec leurs qualités (scénario stimulant, scénographie spectaculaire) et leur ultime défaut, une certaine vacuité. De courageux policiers résistent aux tentatives de corruption pour traquer d’ignobles trafiquants de drogue qui profitent de la misère des toxicomanes, des juges intègres les condamnent à mort, la scène de l’exécution est d’un pseudo-réalisme obscène. Vous pouvez oublier ce film.

 Yalda, la nuit du pardon

L’Iran applique ce que ses dirigeants prétendent être la loi islamique, qui pour les crimes de sang prévoit obligatoirement la peine de mort, sauf si la famille de la victime accorde son pardon au meurtrier. Et il existe, réellement, une émission de télé-réalité où de vrais condamnés à mort viennent demander le pardon, et où le procureur est dans les coulisses pour modifier la sentence s’il y a lieu, cependant que le public vocifère en faveur ou en défaveur du condamné. Ce film de 2019 est tourné par Massoud Bakhshi dans le décor de l’émission, épouvantable de laideur kitsch rose bonbon, ce qui en fait le film le plus laid de la collection. L’héroïne, Maryam Komijani, a été condamnée à mort pour le meurtre supposé de son mari, en fait un homme de trois fois son âge à qui elle a été en quelque sorte vendue et dont elle a eu un enfant ; il est tombé dans l’escalier et les juges ont décidé que la jeune femme l’avait poussé. Tout est immonde dans cette histoire, entre les situations respectives des protagonistes, ce qui se présente comme la justice, et qu’il puisse exister une telle émission de télévision. Mais autant savoir que cela est. Vous pouvez aussi oublier ce film.

 Le Pardon

Ce film de Maryam Moqadam et Behtash Sanaeeha, sorti en 2020, est peut-être le plus beau et le plus intrigant de la série. Il s’ouvre sur la calligraphie d’une brève citation du Coran, de la sourate de La Vache, suivi d’un plan mystérieux mais sidérant, qui montre une énorme vache au milieu d’une cour de prison, cependant que les prisonniers sont adossés aux murs d’enceinte. Ce plan sera répété à la fin du film. L’héroïne, Mina, vit seule avec sa petite fille depuis que son mari a été condamné à mort et exécuté. Elle travaille dans une usine, après une grève elle est licenciée, sa situation matérielle est critique. Un inconnu lui rend visite et se propose de l’aider, son propriétaire lui reproche d’avoir reçu un homme et l’expulse de son appartement. L’inconnu lui trouve un nouvel appartement, une relation humaine s’esquisse entre Mina et cet homme dont on comprend qu’il a aussi des motifs de souffrance. Pendant ce temps la famille du mari veut récupérer l’enfant. Sur ces entrefaites le véritable auteur du meurtre pour lequel le mari a été condamné se dénonce à la justice. Et non, cela n’arrangera rien pour personne. Un film poignant qui montre, là encore, des personnages englués dans une société qui ne leur laisse aucune issue.

Si vous restez dans la salle pour le générique de fin vous entendrez le second mouvement de « La jeune fille et la mort » de Franz Schubert, par le quatuor Alban Berg.

 Un héros

Ce très beau film de 2021 confirme Asghar Farhadi en cinéaste de la perversité : comme dans À propos d’Elly (où apparaît la divine Golshifteh Farahani) ou dans Le Client, on ne saura jamais ce qui s’est vraiment passé, ni si le personnage principal est vraiment Un héros ou un vulgaire margoulin. Ce type est en prison pour une dette contractée auprès du frère de son ex-épouse, lors d’une permission pénitentiaire lui tombe mystérieusement du ciel une forte somme qui peut contribuer à l’extinction de sa dette. Une association de réhabilitation de détenus organise une collecte en sa faveur après que le directeur de la prison l’ait dépeint comme un détenu modèle. Il vient à la réunion de l’association avec son fils bègue, qui attendrit l’assistance, qui sort billets et chèques à tout va. Mais l’ex-beau-frère vient mettre les pieds dans le plat et contester le conte de fée, un co-détenu en fait autant, le directeur de la prison est furieux de s’être laissé berner. Pour se dédouaner le « héros » renonce au montant de la collecte au profit du rachat d’un condamné à mort, je ne divulgue pas le dénouement.

 Le diable n’existe pas

Ce film de Mohammad Rasoulof comporte quatre épisodes indépendants.

Le premier nous montre un paisible employé de bureau, bon père de famille, bon mari, voisin prêt à rendre service, employé disposé aux heures supplémentaires nocturnes. On le voit dans son bureau. En fait il est bourreau, entre deux bouchées de son casse-croûte il appuie sur le bouton qui déclenche l’ouverture de la trappe sous les pieds des condamnés à la pendaison.

Le second épisode est le seul optimiste : un conscrit est affecté à une prison où il doit participer à une exécution capitale, en retirant le tabouret de sous les pieds du condamné. S’il refuse il devra rester plus longtemps à l’armée, s’il accepte il aura une permission. Sa fiancée l’encourage à déserter, un mystérieux complice lui communique le plan des couloirs secrets de la prison, il réussit à s’évader, dehors sa fiancée l’attend au volant, on les voit s’enfuir. Jusques à quand ?

Dans le troisième épisode un militaire en permission vient rendre visite à la jeune femme qu’il aime et qu’il veut épouser. La famille de la fiancée est en deuil parce qu’un ami très cher, opposant politique, vient d’être exécuté. Le permissionnaire découvrira une réalité insoutenable.

Quatrième épisode : Bahram, un médecin, vit avec son épouse, Zaman, dans une campagne reculée. Il se sait malade, condamné à brève échéance. Le couple reçoit la visite de Darya, la fille d’un ami médecin, qui vit en Europe avec sa famille. Vingt ans auparavant, Bahram a refusé de participer à une exécution capitale, c’est pourquoi il vit à l’écart du monde. La réalité complète est plus inextricable, et moins supportable pour les protagonistes.

Il est difficile d’en dire beaucoup plus sans divulguer les secrets du film, très fort et très beau.

 Marché noir

Marché noir est un film d’Abbas Amini sorti en 2020. Abed est gardien d’un abattoir possédé par Motevalli, un homme d’affaires aux combines assez louches. Au début du film on découvre trois cadavres humains dans une chambre froide. Motavelli veut faire porter la responsabilité de leur mort à Abed, qui fait appel à son fils Amir, récemment de retour en Iran après avoir été expulsé de France, pour faire disparaître les cadavres en les enterrant discrètement. En fait l’abattoir sert de couverture à un trafic de devises entre l’Irak et l’Iran. La famille des trois hommes morts s’inquiète de leur disparition et vient questionner Abed et Amir, qui esquivent. Pendant ce temps Motevalli trouve Amir dégourdi et le prend comme chauffeur, et comme homme de paille pour ses trafics. Il y a une scène assez extraordinaire d’enchères pour des dollars de contrebande, avec une foule hurlante dans un entrepôt improbable. Abed a de plus en plus de mal à supporter la pression psychologique de ce qui pourrait bien être un triple assassinat. Film implacable et très beau.