Un livre de Kofi Yamgnane :
Mémoires d’outre-haine
Plongée aux abîmes du racisme, mais lueurs d’espoir
Article mis en ligne le 13 mai 2021
dernière modification le 18 mai 2021

par Laurent Bloch

Avant d’être élu maire du village breton de Saint-Coulitz, puis conseiller général et député du Finistère, enfin nommé Secrétaire d’État aux Affaires sociales et à l’Intégration, l’ingénieur des Mines Kofi Yamgnane était né en 1945 à Bassar, au Togo. Jadis protectorat allemand, le Togo avait été annexé arbitrairement par la France alors qu’il était placé sous mandat de la Société des Nations (SDN) à l’issue de la guerre de 1914-1918.

Meilleur élève de l’école de la mission catholique de sa ville natale, Kofi Yamgnane subit à l’âge de dix ans un châtiment humiliant pour avoir osé tenir tête au gouverneur français en lui rappelant les principes de la révolution française, allègrement bafoués par la colonisation qui faisait des Togolais des sujets coloniaux sans droits, soumis à la corvée, privés de représentation électorale et exposés à la répression arbitraire la plus violente (p. 20).

Cet épisode de la confrontation avec le gouverneur montre une personnalité hors du commun, ce que la suite ne fera que confirmer.

Bon sang ne saurait mentir : le grand-père maternel de Kofi Yamgnane, Ninéri, déjà, avait préféré la mort à l’humiliation de devoir porter sur son dos le commandant de cercle dans son fauteuil (pp. 21-22). Son grand-père paternel, Amman Tamaka, soupçonné de rébellion en 1935, avait été amputé du pouce droit par la soldatesque du futur général Massu (p. 235).

Son grand-oncle maternel, Kangmatché, recruté en 1914-1918 dans l’armée française (qui avait occupé le protectorat allemand du Togo dès 1914), avait été amputé de ses deux pieds gelés en tentant de sauver un camarade blanc blessé : il avait été renvoyé au Togo sans l’ombre de la moindre pension d’ancien combattant ni d’invalidité. Il menait depuis une existence misérable dans son village (pp. 60-61).

Ces épisodes, et d’autres rapportés dans le livre, réfutent totalement la fable du « rôle positif de la présence française outre-mer » que des politiciens douteux ont voulu inscrire dans la loi en 2005 (texte abrogé par décret du 15 février 2006). Ils illustrent les aspects historiques, politiques et sociaux de la colonisation, qui en font bien un crime contre l’humanité. Kofi Yamgnane est issu de cette histoire, ce livre montre comment il a conjugué ses identités de citoyen français et de citoyen togolais.

Kofi Yamgnane, après de longues années de réflexion, a décidé d’écrire ce livre pour ne pas garder sur le cœur (et sur l’estomac) l’invraisemblable avalanche de messages racistes qu’il a reçus à la mairie de son village dès lors qu’il en a été le premier magistrat. Des centaines de messages, certains d’une graphie et d’une orthographe approximatives avec des injures ordurières, d’autres d’un style soutenu d’autant plus insultant, l’un était même enduit d’excréments (pp. 166-167). On peut l’écouter en parler à la radio.

En pensant à ces messages de haine, dont il ne cache pas qu’ils l’ont profondément affecté, il regrette aussi de ne pas avoir pu rencontrer leurs auteurs, presque toujours anonymes, pour parler avec eux.

Et de là il entame une réflexion plus générale, sur le racisme et le colonialisme. Les épisodes les plus tragiques, les plus révoltants, comme les massacres de Thiaroye en 1944 (pp. 216-218), de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945, de Madagascar en 1947, les anecdotes les plus nauséeuses, comme celle de la petite fille manipulée par ses parents qui va présenter une banane à Christiane Taubira (pp. 170-171).

Les situations qui l’ont le plus blessé, outre bien sûr les menaces de mort sur ses enfants (p. 87), sont celles où il a subi le racisme des syndicalistes d’une usine dont il avait sauvé les emplois (pp. 159-161), ou celui de ses camarades du parti socialiste (p. 147), ou le comportement haineux des camarades d’Arlette Laguiller.

Il formule (p. 188) une définition de la race qui me semble mériter d’être connue : « la race n’est pas un fait, n’en déplaise à Gobineau, envers sombre de l’Occident cartésien, la race est juste une idée, une représentation forgée pour asservir et dominer. » En effet, beaucoup pensent que ce mot ne devrait plus avoir cours, puisque les biologistes ont établi l’unicité de l’espèce humaine, et qu’il faudrait le retirer de textes officiels tels que la constitution : malheureusement ce n’est pas parce qu’une idée est réfutée scientifiquement qu’elle disparaît et qu’elle cesse de provoquer des dégâts. Si un homme aussi bien armé psychologiquement, intellectuellement et socialement que Kofi Yamgnane a pu connaître des épisodes de dépression engendrés par les agressions racistes subies, que l’on songe à ce qu’il peut en être pour des personnes plus fragiles ou plus précaires.