Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Rami Abou Reida nous décrit :
Le calvaire des Palestiniens à Gaza
Simone Bitton lui répond
Article mis en ligne le 6 octobre 2026

par Rami Abou Reida, Simone Bitton

Le 21 septembre 2026, l’architecte palestinien Rami Abou Reida, qui vit avec sa famille à Gaza, publie sur Facebook ce texte bref, qui sera suivi du texte de 2024 :

Rami Abou Reida, 21 septembre 2026

J’ai écrit ce texte en janvier 2024, lors de notre première nuit sous la tente.

À cette époque, je pensais que la tente ne serait qu’une étape provisoire, que quelques jours ou quelques semaines passeraient, puis que nous rentrerions chez nous.

Je ne savais pas que cette nuit ne serait pas une nuit passagère, et que la tente dans laquelle nous étions entrés provisoirement deviendrait, au fil des jours, des mois et des années, le lieu d’une vie entière de déplacement.

Aujourd’hui, en republiant ce texte, ses mots me paraissent très différents…

Ce que j’écrivais alors sur la tente n’était que le début d’une longue histoire dont nous ne connaissions pas encore la fin.

[Le texte du 30 janvier 2024 est ci-dessous, après celui de Simone Bitton.]

[Le 22 septembre 2026, lendemain de Yom Kippour, mon amie la cinéaste Simone Bitton répond, toujours sur Facebook :]

Simone Bitton, 22 septembre 2026

Juste avant de lire ce post, où l’architecte gazaoui Rami Abou Reida raconte comment il a bricolé la tente où il vit avec sa famille depuis janvier 2024 - j’ai lu un article dans le site israélien Ynet, décrivant le corridor climatisé de quelques dizaines de mètres construit à grand frais par les autorités israéliennes en pleine rue pour permettre à Netanyahu de se rendre directement et confortablement depuis son salon jusqu’à la synagogue de son quartier huppé de Jérusalem, pour aller y prier à Yom Kippour .

Kippour, vous le savez, c’est le jour où les juifs jeûnent et demandent pardon, espérant être lavés de tous leurs péchés avant d’entrer dans une nouvelle année. Pour beaucoup d’entre nous, c’est le dernier rite observé même après s’être complètement éloigné de la foi et des traditions. C’est le jour le plus sacré, le plus chargé de sens. Moi-même, qui n’ai ni jeûné ni prié depuis l’âge de 15 ans à peu près, il m’arrivait encore il y a quelques années de franchir parfois le seuil d’une synagogue à l’heure de la dernière prière de Kippour, le Kol Nidrei, avec une pensée pour mon père qui la chantait si joliment et de tout son coeur à la manière des juifs marocains, heureux et libéré du mal à l’écoute du shofar marquant la rupture du jeûne.

Aujourd’hui je ne me sens plus en confiance dans aucune synagogue parisienne . Presque toutes arborent des drapeaux israéliens parmi les objets de culte, et sous les murmures des prières je ne peux m’empêcher d’entendre le fracas des armes et l’ignominie du suprémacisme . Cette année, la concomitance entre le post de Gaza et l’article de Ynet m’a fait ressentir, de manière tout simplement parfaite, la destruction du judaïsme accomplie par le sionisme.

Je ne trouve en moi aucune possibilité de pardon pour ceux qui ont envoyé les architectes de Gaza dormir sous des tentes ou périr sous les décombres de leurs maisons, tout en érigeant un corridor climatisé à leur chef. Dorénavant, toutes les prières ont un goût de cendres, aucun chant ne nous lavera de tout ce sang versé en notre nom.

Il n’y aura ni oubli, ni pardon.

Rami Abou Reida, 30 janvier 2024

Vers la tente…

Rafah

La tente a été notre première véritable épreuve de la vie de déplacés. C’était la première fois que nous quittions une maison avec des murs et des portes pour une simple toile, incapable même de nous protéger du froid de l’hiver.

Après que la famille du poète nous eut accueillis chez elle pendant deux mois, j’ai commencé à sentir que notre séjour allait se prolonger, et que la guerre ne serait pas ces quelques jours que nous espérions voir passer rapidement, mais une guerre longue dont nous ne savions pas quand elle prendrait fin.

Il n’était plus raisonnable de rester davantage chez cette famille, même s’ils étaient très attristés à l’idée de notre départ et ne voulaient pas que nous partions. Mais j’étais déterminé.

Nous devions devenir autonomes et leur laisser un peu d’espace et de tranquillité dans leur propre maison. Il n’était pas possible de rester leurs invités indéfiniment.

Je n’ai pas cherché d’appartement, car rien n’était garanti. On ne savait pas où les bombardements auraient lieu le lendemain, ni quel endroit deviendrait sûr ou dangereux.

Nous avons donc décidé d’installer une tente dans l’un des camps, en espérant qu’elle serait mieux adaptée à notre nouvelle réalité.

Après quelques recherches, j’ai trouvé un terrain dans le secteur d’Al-Fadila, au nord de Tal Al-Sultan, près de ma belle-famille.

Je l’ai délimité avec des poteaux en bois et des morceaux de tissu. J’ai acheté le bois, fait venir un ouvrier, et nous avons commencé à construire la tente.

Je l’aidais et lui donnais quelques indications, lorsqu’il s’est mis à plaisanter :

« Ingénieur, ce n’est qu’une tente, pas du béton ! Et puis, dans quelques jours, on sera de retour chez nous… »

J’ai ri ce jour-là, mais ses paroles sont restées gravées en moi.

J’étais triste.

Je me demandais : jusqu’où en étions-nous arrivés ? Et jusqu’où notre vie nous avait-elle conduits ?

Nous qui vivions dans une maison, nous étions désormais en train de construire une tente de quinze mètres carrés pour en faire toute notre vie.

Quinze mètres carrés seulement…

C’était le salon, la chambre à coucher, la cuisine, la chambre des enfants, tout.

Quant aux toilettes, elles ne ressemblaient en rien à celles auxquelles nous étions habitués.

Mais j’ai essayé de les aménager du mieux possible. Et elles étaient effectivement meilleures que celles de nombreux autres déplacés autour de nous.

J’ai fabriqué une cuvette à partir d’un vieux seau de peinture, sur lequel j’ai fixé un abattant de toilettes. J’ai également fabriqué une sorte de douchette rudimentaire à partir d’un seau que j’ai suspendu à un poteau en bois faisant partie de la structure des parois des toilettes.

Ce n’était pas une question de confort, mais une tentative de préserver un minimum d’hygiène et de nous adapter, autant que possible, à notre nouvelle réalité.

Les toilettes étaient entourées de parois en plastique noir, avec un toit également en plastique, à côté de la tente, en plein air.

Et c’était l’hiver.

Cela signifiait que, la nuit, il fallait quitter la chaleur relative de la literie pour affronter le froid glacial et se rendre dans des toilettes sans lumière, sans électricité, sans intimité, sans rien qui ressemble aux conditions les plus élémentaires d’une vie humaine.

Quant au lavabo, c’était simplement un seau posé sur un sac rempli de sable afin de le surélever du sol, avec un robinet fixé dessus.

Ce lavabo servait à tout : faire la vaisselle, se laver et répondre à tous nos besoins quotidiens.

Pour les eaux usées, nous avions creusé une fosse d’infiltration dans le sol et l’avions recouverte d’une plaque de fer.

Tout était provisoire, rudimentaire, fabriqué avec ce que nous avions à notre disposition.

Et pourtant, nous essayions de faire de ces petits détails quelque chose qui ressemble à une vie.

Nous découvrions beaucoup de choses qui ne se mesuraient plus selon les critères de la vie que nous avions connue auparavant... mais selon un seul critère :

Pouvions-nous supporter cela ou non ?

Nous avons terminé la tente après une longue journée de travail.

Je suis retourné le soir chez la famille du poète et je leur ai dit :

« Demain, nous partirons. »

Ils étaient en colère et attristés. Notre départ leur faisait aussi mal qu’à nous, mais il le fallait.

Le lendemain matin, nous avons rassemblé nos affaires et les avons chargées dans la voiture.

Ce fut un véritable jour d’adieu.

Les larmes coulaient, les mots étaient rares, et la gratitude était trop grande pour être exprimée.

Ils avaient été des hôtes exceptionnels.

Ils nous avaient accueillis à un moment où nous n’avions plus rien, sinon la peur et la fatigue. Ils avaient ouvert leur maison alors que de nombreuses portes s’étaient refermées devant nous.

Puis nous sommes partis vers les tentes.

Et notre vie avec la tente a commencé.

C’était notre première nuit.

Après notre arrivée et après avoir rangé nos affaires à l’intérieur, il faisait froid.

Nous étions tous assis à l’intérieur, regardant tantôt le toit, tantôt les parois, comme si nous essayions de comprendre ce nouvel endroit, ou peut-être de nous convaincre que cet endroit pouvait devenir une maison.

Nous étions silencieux.

Et chacun de nous avait la même question en tête :

Comment allons-nous vivre ici ?

Il n’y avait pas de réponse.

Nous n’avions simplement pas le choix.

Cette nuit-là, je me suis allongé sur le sol de la tente, mais mon esprit était resté dans la maison…

Dans ma chambre, ses murs, ses petits détails, toutes ces choses que nous considérions comme ordinaires et dont nous n’avions compris la valeur qu’après les avoir perdues.

Je fermais les yeux, puis les rouvrais, en entendant le vent frapper les parois de la tente.

Et je me répétais intérieurement :

Quand ce cauchemar prendra-t-il fin ?

Je ne savais pas encore que cette nuit ne serait pas une nuit passagère, et que la tente dans laquelle nous étions entrés provisoirement deviendrait, avec le temps, le lieu d’une vie entière de déplacement.

Rami Abou Reida

30 janvier 2024

Les tentes - Rafah