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Blog de Laurent Bloch
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ISSN 2271-3980
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Un destin tragique et un chef-d’œuvre :
Le Journal de Sándor Márai
Les années hongroises (1943-1948) - Les années d’exil (1949-1967)
Article mis en ligne le 6 juin 2022
dernière modification le 7 juin 2022

par Laurent Bloch

 Journal de guerre et de paix

Le lecteur français a aujourd’hui accès, grâce notamment au travail d’éditrice d’Ibolya Virág pour Albin Michel, à une grande partie de l’œuvre de l’écrivain hongrois Sándor Márai (1900-1989), ses romans Les Braises, Les Confessions d’un bourgeois, La Conversation de Bolzano, L’Héritage d’Esther, Les Révoltés, et quelques autres textes, mais pour moi (et beaucoup d’autres) son chef-d’œuvre reste son Journal, écrit pour lui-même à partir de 1943, et publié pour l’essentiel après sa mort.

Tout au long de ce texte intime alternent les péripéties de la vie quotidienne, les promenades de l’écrivain sur les collines de Budapest ou au bord du Danube, ses relations avec son épouse Ilona et leur fils adoptif János, et des scènes terribles de répression pendant l’occupation allemande, ou de bombardements pendant le siège de la ville par l’Armée Rouge, puis l’établissement progressif de la dictature communiste, dans le champ littéraire comme ailleurs. Et, entre deux scènes de la vie, les lectures de l’auteur : quel lecteur assidu, curieux, perspicace ! Il nous donne envie de lire ses auteurs hongrois préférés, fort peu connus en France, alors que lui connaît parfaitement notre littérature, très nettement celle qu’il préfère en Europe.

 Des temps historiques sans clémence

Marai naît en 1900 dans une famille de petite noblesse à Kassa, ville du Royaume de Hongrie, aujourd’hui en Slovaquie sous le nom de Košice. C’est à l’âge de 18 ans qu’il publie ses premières poésies, à partir de 1918 il vit en Allemagne puis à Paris, en 1928 il rentre à Budapest avec son épouse. La Hongrie est alors gouvernée par l’amiral Miklós Horthy, un régime autoritaire mais pas totalitaire. Le jeune écrivain connaît le succès par ses romans, ses pièces de théâtre, ses traductions (Kafka notamment), ses chroniques littéraires dans la presse.

À partir de 1933 le gouvernement de la Hongrie glisse vers le fascisme en se rapprochant de l’Italie et de l’Allemagne. Sándor Márai, qui sera toute sa vie un antifasciste résolu, se retire de la vie publique et se consacre à son œuvre littéraire, dans ce qu’il appelle son « exil intérieur ». En 1941 le Premier ministre Pál Teleki tente de s’opposer à une participation hongroise à l’invasion allemande de la Yougoslavie, mais il est désavoué par les chefs militaires et se suicide. Sous la pression allemande des gouvernements de plus en plus fascistes se succèdent, la persécution des Juifs devient systématique et s’étend aux Roms. Sándor Márai décide alors de ne plus rien publier et de n’écrire que dans son Journal, dont il ne publiera certains brefs passages qu’après la guerre. Ce n’est qu’après la mort de l’auteur en 1989 que l’éditeur hongrois Helikon entreprendra sa publication intégrale en 18 volumes, dont les deux forts volumes d’Albin Michel nous présentent en français des extraits choisis et traduits par Catherine Fay (dans sa postface András Kányádi nous assure que ces choix sont judicieux).

 Vivre et écrire en Hongrie, impossible

En octobre 1944, face à l’avancée des troupes soviétiques, Hitler décide de renverser Horthy et d’occuper la Hongrie en plaçant au gouvernement Ferenc Szálasi et son parti de type nazi, les Croix fléchées. C’est alors qu’Adolf Eichmann va pouvoir entreprendre la déportation vers Auschwitz de plus de 450 000 Juifs hongrois. Sándor Márai, dont l’épouse Ilona (Lola ou L. dans le Journal) est juive, entreprend de cacher sa famille au village de Leányfalu. Seront ainsi sauvés sa belle-sœur et ses enfants, mais il ne parviendra pas à faire libérer son beau-père, qui mourra à Auschwitz.

C’est à cette époque que Sándor Márai décide qu’il en a trop vu de la société hongroise, surtout de ses classes moyenne et dirigeante et de ses intellectuels, de ses lâchetés, de son racisme, de ses haines, et qu’il devra quitter le pays dès que ce sera possible. Le journal décrit les scènes effrayantes du siège de Budapest par l’Armée rouge, la destruction de quartiers entiers de la ville par l’artillerie, les exactions des Allemands en retraite, l’odeur des cadavres qui flotte partout dans l’air.

Après la prise de Budapest par les Soviétiques, Sándor Márai nourrit brièvement quelques espoirs d’établissement d’un régime démocratique, il participe à quelques comités d’intellectuels et d’artistes, mais ses illusions sont vite balayées, par exemple quand il voit tous ceux de ses voisins qui étaient la veille membres des Croix Fléchées s’empresser de créer la cellule communiste du patelin, ou lorsqu’il apprend l’ampleur des viols commis par les soldats de l’Armée rouge. Le philosophe communiste György Lukács, leader intellectuel de la vague montante qui ne va pas tarder à prendre le pouvoir, le dénonce comme « intellectuel bourgeois », son dernier livre est mis au pilon.

 Écrivain loin du pays de sa langue

Ce n’est qu’en 1948 qu’il pourra quitter la Hongrie avec Lola et leur fils adoptif János Babocsay (leur propre enfant est mort quelques mois après sa naissance en 1939). Ils s’installent d’abord à Naples, sur le Pausilippe, avec l’aide de l’oncle de Lola, Lajos, qui y habite déjà. La vie en Italie, les rapports avec la population sont très agréables, mais la famille est pratiquement sans ressources, alors en 1952 ils partent s’installer à New York, où il obtiendra un emploi régulier à Radio Europe libre et des contrats d’éditeurs pour ses livres. Mais il ne réussira jamais à s’habituer à la vie sociale aux États-Unis : « Retourner en Europe, tant que c’est possible. Si on a les moyens et le temps, et si on peut… Ce sera la véritable aventure : non pas l’émigration en Amérique mais le retour en Europe. ... 6 octobre [1958]. Les réfugiés auxquels je parle sont unanimes à se plaindre des manières insupportables des Américains, de la suffisance condescendante avec laquelle les employeurs et les bienfaiteurs s’adressent aux réfugiés qu’ils veulent aider… Ces compatriotes réfugiés sont beaucoup plus aguerris que les gens d’ici, ils supportent mieux la fatigue physique mais ils sont beaucoup plus sensibles à tout ce qui a trait à la dignité humaine et à l’usage de la politesse… Il m’a fallu du temps pour ne plus voir la grossièreté des Américains et, en fait, je n’ai pas vraiment réussi à m’aveugler totalement. » En 1967, retour en Italie, puis en 1980 à nouveau aux États-Unis (San Diego) pour les problèmes de santé de Lola. Lola meurt en 1986, János l’année suivante, d’un arrêt du cœur. Puis Sándor Márai reçoit une blessure profonde : il apprend qu’un de ses amis, qui était entré dans une grande librairie de Budapest pour y demander ses livres, s’était entendu répondre « qu’il n’y avait pas d’écrivain de ce nom ». Le 22 février 1989, huit mois avant la chute de la dictature communiste en Hongrie, seul et méconnu, il se donne la mort à San Diego.

 Le Journal

L’œuvre de Sándor Márai est exhumée au début des années 1990, grâce notamment au travail d’éditrice d’Ibolya Virág ; aujourd’hui il est reconnu comme un des écrivains européens importants du XXe siècle, et un des principaux écrivains hongrois.

 Les Français

Le Journal est un texte de toute beauté. Autant Sándor Márai trouvait les Français désagréables et peu accueillants, autant il était un grand lecteur et grand admirateur de leur littérature, qu’il lisait dans le texte. Son Journal a recueilli les influences de ceux d’André Gide, de Jules Renard et de Julien Green, même s’ils l’ont parfois agacé (il y a de quoi !). Il était en contact permanent avec l’œuvre de Marcel Proust : « François Mauriac, Du côté de chez Proust. Exemple de réaction d’un bon écrivain contraint de reconnaître, en serrant les dents, à quel point il est surpris d’avoir vécu à la même époque qu’un Grand Écrivain… Ce Grand Écrivain, Proust, a bien trompé son monde en se présentant comme un amateur ; les professionnels le considéraient ainsi et c’est à l’ombre de cette indulgence que Proust s’est implanté dans la littérature mondiale, avec délicatesse et en silence. ». ... « 30 septembre. Proust, Jean Santeuil, dans la nuit. Cela fait longtemps que je n’avais pas lu Proust. À présent il m’emporte, comme la musique. C’est une œuvre de jeunesse, une ébauche, il ne l’avait pas fait paraître, on vient de le dénicher dans un tiroir. Ce sont les premières notes du Temps perdu. Dans tout ce qu’il a jeté distraitement sur le papier, il y a une force entière : il s’approche très près du personnage et des événements et il est faux de penser qu’il en dit trop, avec ces millions de mots, il ne formule que l’indispensable. Mais pour ce genre de représentation, il est essentiel que l’auteur connaisse ses lecteurs, qu’il sache à qui il s’adresse. Il faut pour cela une intimité inconditionnelle… C’est ce qui manque en Amérique, c’est la raison pour laquelle Henry James et T.S. Eliot et d’autres encore se sont enfuis d’ici, ici où l’écrivain ne sait pas à qui il parle. » ... « La nausée me reprend devant les rayonnages de la bibliothèque. Je choisis finalement un volume de Proust, Albertine disparue. Cela fait quinze ans que je n’ai pas lu Proust. Il m’enveloppe immédiatement, m’emporte, tel un fleuve tropical. Cette voix, bavarde comme celle d’une femme et en même temps pleine de trilles d’oiseau, cette voix malicieuse d’adolescent, est irrésistible. Ce qu’il dit n’a aucun sens mais sa faconde à propos de rien est telle qu’on ne peut interrompre la lecture que lorsqu’on est rassasié et qu’on commence à avoir mal au cœur. »

 Les Russes

Ses notations sur ses lectures sont le plus souvent brèves, mais, du moins pour les auteurs que je connais un peu, toujours pénétrantes : « Il faut croire, comme Dostoïevski, que les hommes ont besoin d’être différents les uns des autres, de haïr, d’aimer et de se consumer. Il est inconcevable que la fabrique de mise en boîte de conserve du bolchevisme ait transformé le matériau humain russe, fou et brûlant de vivre, en chair à canon et en chaîne d’assemblage. C’est là, autour de cela, que peut échouer l’expérience bolchevique. » ... « Cette nuit, j’ai lu Drame de chasse de Tchekhov. Je l’ai lu pour la première fois il y a trente ans. Il m’est à présent totalement incompréhensible. Parmi les trois Grands Russes, Tchekhov est le plus calme, le plus conscient et le plus artistique. Même dans leurs grands moments, Tolstoï et Dostoïevski n’arrivent pas à garder la mesure de Tchekhov. C’est avec cette mesure et ce profond instinct artistique que Tchekhov décrit un univers et place devant le lecteur des gens en chair et en os, dont le mode de pensée, les actions, les réflexes et le mode de vie sont absolument impossibles à “comprendre”. Le juge d’instruction assassine une fois puis une deuxième fois (quand il tue un prisonnier en cours d’instruction) pour détourner les soupçons de sa propre personne. Les personnages sont sans cesse ivres, tombent dans l’eau ou dans la boue et se traînent par terre. Les héros du livre appartiennent pour la plupart à l’intelligentsia, parlent sans arrêt et se livrent à des confessions avant de revenir se vautrer dans leur mode de vie coutumier. »

 Les Américains

Son antipathie pour le mode de vie américain trouve un écho dans son peu de goût pour leur littérature du XXe siècle : s’il reconnaît en William Faulkner et Mark Twain de vrais écrivains (quand même...), les autres ne trouvent guère grâce à ses yeux : « Ici, il n’y a pas de littérature parce que les écrivains sont de plus en plus rares à résister et à être des aristocrates. Whitman, Poe, Emerson ont “osé”. Hemingway et les autres désirent seulement ressembler à l’image que l’épicier du coin projette sur eux et sur la littérature. » ... « En réalité, Hemingway [à propos du Vieil homme et la mer] n’est pas un grand écrivain, c’est un habile conteur et son écriture reste loin derrière les récits sur le même thème de Maupassant ou des Russes. » ... « Je dis à L. que, en repensant à ces quinze dernières années pendant lesquelles j’ai lu et observé la littérature américaine, parmi cette immense production, ces centaines de milliers de parutions, je ne me souviens plus que d’un seul livre qui ait le souffle de la “littérature mondiale”, et c’est en même temps que nous en donnons le titre : The Old Man and the Sea, d’Hemingway. »

 Littérature en exil

Sauf au tout début de sa carrière, Sándor Márai aura écrit dans la solitude, puis en exil. Pour un écrivain l’exil est doublement douloureux, puisqu’il le coupe des lieux où est parlée la langue qu’il écrit. Il aurait tout à fait pu écrire en allemand, peut-être même en français, il en a envisagé l’idée, mais il l’a rejetée, sa langue d’écriture était le hongrois, une fois pour toutes, langue d’un petit pays occupé par une dictature imposée de l’étranger. Un destin tragique.

Si vous voulez en savoir plus, je ne saurais trop vous conseiller deux excellents articles, Le Journal de Sándor Márai, de Gabrielle Napoli, et The freedom of silence, de Zoltán András Bán.


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