Les cinémas sont enfin déconfinés, alors je me suis précipité pour voir L’Ombre de Staline de la réalisatrice polonaise Agnieszka Holland, qui devait sortir exactement lorsque le confinement a commencé. J’espère que ce retard ne nuira pas trop au film, qui mérite à tous égards d’être vu (pendant le confinement, pour compenser la frustration, nous avons regardé sur LaCinetek, de la même réalisatrice, Le Jardin secret, que je vous conseille aussi).

Lorsque je l’ai signalé à une amie polonaise, elle a mis un certain temps à retrouver de quel film il s’agissait tellement ses titres dans les différentes langues sont incohérents entre eux : en anglais Mr Jones, en polonais Obywatel Jones (citoyen Jones), en ukrainien Ціна правди (Le Prix de la vérité).

Ce film, inspiré de faits réels, évoque la découverte en 1933, par le journaliste britannique Gareth Jones, de l’Holodomor, le massacre par la faim de la paysannerie ukrainienne : autre problème de traduction redoutable, famine laisserait penser à une catastrophe naturelle, alors que cet assassinat par la faim d’au moins 3 500 000 personnes a été cyniquement organisé et réalisé, et génocide ne convient pas vraiment, ce n’est pas parce qu’ils étaient ukrainiens qu’ils ont été assassinés, mais parce que le pouvoir stalinien voulait vendre à l’étranger le blé des riches terres noires ukrainiennes pour financer son industrie de guerre (son meilleur client était l’Allemagne où Hitler venait de prendre le pouvoir).

Gareth Jones était un jeune homme naïf mais intelligent, cultivé et débrouillard, un temps conseiller au cabinet de Lloyd George, il publie des articles remarqués dans différents journaux. Il est diplômé en français, russe et allemand, ce qui lui permet d’être le premier journaliste étranger à interviewer Hitler après son accession au pouvoir, à bord de son avion personnel. Il parle russe et séjourne à plusieurs reprises en Union Soviétique, il y retourne au début de 1933 avec deux objectifs : interviewer Staline et se rendre en Ukraine, dans la ville nommée alors Stalino (aujourd’hui Donetsk), fondée au XIXe siècle par un homme d’affaires gallois afin d’exploiter les gisements de fer de la région. La mère de Jones avait séjourné dans cette ville avant la révolution.

Gareth Jones ne parviendra pas à rencontrer Staline, mais son entregent lui permettra d’obtenir l’autorisation d’un voyage en Ukraine. Ce voyage était bien sûr dûment escorté et balisé de façon qu’il en ramène une vision idyllique de l’édification du socialisme, mais il s’échappe du wagon de première classe et s’introduit dans un wagon de marchandises qui transporte des paysans misérables, au bord de mourir de faim et de froid. Il pourra s’échapper, circuler dans la campagne, voir les foules misérables et réduites en esclavage sous les coups de la soldatesque, entrer dans des isbas dont il découvrira les occupants morts de faim dans leurs lits, il sera accueilli par des enfants et des adolescents qui survivent en mangeant le cadavre gelé de leur frère.

La police finit par l’arrêter et le ramener à Moscou. Il est libéré contre la promesse de ne rien révéler de ce qu’il a vu, promesse garantie par l’arrestation de six ingénieurs britanniques accusés d’espionnage et qui seront exécutés s’il parle. Les journalistes occidentaux présents à Moscou, soucieux de conserver leur poste, s’empressent de contredire Jones.

Finalement Gareth Jones pourra publier un article qui révélera l’horreur de la situation en Ukraine. Il le paiera de sa vie. Agnieszka Holland ne manque pas de talent, si son film n’est pas toujours agréable à regarder c’est que ce qu’elle y montre n’a rien d’agréable.