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Un livre de Gérard Berry
Hyperpuissance de l’informatique - Algorithmes, données, machines, réseaux
Tout change, et il faut s’y adapter
Article mis en ligne le 24 mars 2018

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

 Construire un nouveau schéma mental

Gérard Berry, premier professeur d’informatique au Collège de France, milite sans relâche pour une prise de conscience des effets de l’informatisation dans tous les domaines de la vie économique, culturelle et sociale, et notamment pour l’enseignement de cette discipline à tous les échelons du parcours scolaire et universitaire. Dans son dernier livre, Hyperpuissance de l’informatique - Algorithmes, données, machines, réseaux, il s’appuie sur une expérience professionnelle acquise alternativement dans les mondes de la recherche scientifique, de l’enseignement et de l’industrie, ce qui lui permet de donner des exemples dans tous ces domaines et de les exposer de façon vivante et pédagogique. C’est ainsi, explique-t-il, « que beaucoup des idées développées [dans ce livre] et des façons d’en parler sont nées en bonne partie lors d’un enseignement donné à l’école Montessori Les Pouces verts à Mouans-Sartoux, d’abord chez les 9-12 ans puis chez les 6-9 ans. Expliquer le monde aux enfants de cet âge est un exercice difficile. Curieux, ouverts et exigeants, ces enfants et leurs éducateurs ont largement modifié mes façons de comprendre, de faire et de communiquer, pour le mieux j’espère. »

Il constate hélas que « la plupart des acteurs politiques, industriels, médicaux, administratifs et juridiques que je rencontrais semblaient en permanence surpris par des évolutions tout à fait prévues, organisées et annoncées par la recherche et l’industrie informatiques. N’est-il pas surprenant d’être surpris en permanence par du prévisible explicitement organisé ? [...] D’où vient [l’étonnante puissance de l’informatique], et pourquoi gagne-t-elle le monde aussi vite et aussi profondément ? »

Son leitmotiv sera « qu’on ne peut pas comprendre les bouleversements provoqués par l’informatique en restant dans les schémas mentaux traditionnels issus des sciences et techniques directement liées au monde physique. En effet, elle diffère profondément de toutes les activités scientifiques et techniques précédentes du fait même de ses objets d’étude et de ses méthodes d’action : l’informatique calcule sur l’information à l’aide d’algorithmes, de programmes et de machines, essentiellement des ordinateurs de toutes sortes. L’information est codée dans des données numériques, l’algorithme est le mécanisme conceptuel de calcul systématique, le programme constitue l’écriture précise de l’algorithme dans des langages appropriés, et la machine est l’objet matériel capable de faire les calculs nécessaires pour transformer les programmes en actions. »

« Le cœur du nouveau schéma mental réside dans une nouvelle façon de penser, la pensée algorithmique, qui est quasi indépendante du domaine d’application, et qui conduit à de nouvelles formes d’action dont les implications sont nombreuses et profondes. »

Au passage, il conteste de façon argumentée les glissements sémantiques qui ont substitué « numérique » à « informatique » et « codage » à « programmation », substitutions dont l’effet principal est la perpétuation de l’ignorance et de la paresse.

 Comment l’informatique est devenue puissante

Les fondements théoriques de l’informatique remontent au moins aux années 1930, les premiers ordinateurs ont été construits en 1949, mais ce n’est qu’à partir des années 1970 et surtout 1980 qu’elle a envahi tous les domaines de l’industrie, de la culture, de la vie professionnelle et privée. Le déclenchement de cette explosion est le résultat de l’invention en 1971 par les ingénieurs d’Intel du microprocesseur, qui a permis la production d’ordinateurs petits et peu chers qui ont remplacé les énormes machines lentes et chères de la période précédente, qui ne pouvaient être achetées que par les grandes entreprises et les gouvernements. Cette possibilité offerte à tous, entreprises et particuliers, d’accéder à l’informatique a été le point de départ d’une révolution industrielle, la troisième (la première, à la fin du XVIIIème siècle, reposait sur l’énergie de la machine à vapeur et sur les progrès de la métallurgie ; la seconde, à la fin du XIXème siècle, était fondée sur l’électricité industrielle et le moteur à combustion interne).

 L’exemple des télécommunications

Le système mondial de communication, désormais basé sur l’Internet (la téléphonie traditionnelle n’existe plus) et dont la théorie est l’œuvre de Claude Shannon, prend l’exact contre-pied de toutes les conceptions du monde des télécommunications ancien. Pour le télécommunicant ancien, l’alpha et l’oméga du métier consistait à établir un circuit (éventuellement virtuel lors des décennies récentes) entre deux équipements terminaux. Le concept de datagramme, imaginé par Louis Pouzin et sur lequel reposent tous les protocoles de l’Internet, ne constitue en aucune façon une évolution de la notion de communication par circuits, mais il en est l’abolition radicale : chaque flux de données, qu’il s’agisse de sons ou d’images numérisés, ou de données informatiques, est découpé en paquets de taille uniforme. Chaque paquet, muni de son adresse d’origine, de son adresse de destination et d’autres informations nécessaires à son traitement (les méta-données), est lancé dans le réseau, à charge pour chaque équipement de commutation sur le parcours de l’aiguiller vers l’étape suivante (cette opération est le routage), et à charge pour le terminal de destination de recevoir les paquets et, si et seulement si le protocole utilisé l’exige, de vérifier qu’ils sont bien tous arrivés et de les remettre dans l’ordre de leur émission. Cette vision des choses est si hétérodoxe pour les télécommunicants anciens que les opérateurs historiques n’ont jamais pu s’y faire, et aujourd’hui encore tâtonnent dans le brouillard sans comprendre qu’ils doivent porter l’essentiel de leurs efforts sur les développements informatiques de leur réseau.

 La photographie, la musique, le film, l’automobile, etc.

Jusque dans les années 1990, Kodak était une entreprise florissante : en 2012 elle déposait son bilan, et on peut dire que la photographie argentique a disparu, sauf pour quelques esthètes et pour des usages techniques très spécialisés.

Le même sort a frappé la musique enregistrée : malgré les combats d’arrière-garde des éditeurs Sony, Time Warner, Vivendi Universal et EMI, le marché des supports physiques ne cesse de rétrécir, et les jeunes générations n’envisagent plus de se procurer de la musique que par Internet, ce qui ne va pas d’ailleurs sans poser la question de la rémunération des musiciens.

Tourner un film n’est plus nécessairement aujourd’hui une entreprise industrielle qui mobilise des dizaines, voire des centaines de protagonistes : une fois les images enregistrées sur support numérique, le montage peut se faire au moyen de logiciels, dont certains sont même libres, la post-synchronisation n’est plus nécessaire parce que le son direct devient plus facile et que son traitement est lui-même informatisé. Quant à la distribution, le transport des copies et la projection numériques se sont répandues comme une traînée de poudre jusque dans les plus petits villages.

Chaque automobile contemporaine est équipée de plusieurs centaines de contrôleurs programmables, dont beaucoup sont des ordinateurs complets. Ils permettent des choses impossibles à un conducteur humain, comme un freinage adapté de façon différente sur chacune des quatre roues. Il en va d’ailleurs de même pour les avions, avec une complexité encore plus grande ; un avion contemporain ne pourrait pas voler sans ses assistances informatiques, qui permettent des économies considérables de carburant et une meilleure sûreté de vol.

Il va de soi que le commerce mondial est aujourd’hui entièrement réorganisé autour de l’Internet. La généralisation du transport maritime par conteneurs, qui a divisé par cinquante les coûts de transport, n’a trouvé son plein rendement qu’avec sa gestion informatique.

Bref, le monde ancien, pré-informatique, disparaît, et là où l’informatique arrive les modèles antérieurs n’ont aucune chance de survie.

 Pour survivre à la révolution informatique : éducation et formation

Lorsque survient une révolution industrielle, culturelle et économique d’une telle ampleur, une société doit se poser la question de comment s’y adapter, parce que sinon le risque est grand de devenir un pays sous-développé.

Dans un monde où tous les travaux répétitifs ont vocation à être effectués par des robots informatiques, l’activité humaine se concentre sur les tâches qui demandent des compétences, que celles-ci soient techniques, scientifiques, humaines ou communicationelles. La main d’œuvre cède la place au cerveau d’œuvre. Le système éducatif et la formation professionnelle deviennent des enjeux cruciaux.

Enseigner sérieusement l’informatique comme une discipline à part entière à tous les niveaux de l’enseignement scolaire et universitaire devient indispensable, avec la création d’un corps enseignant lui-même doté d’une formation universitaire en informatique.


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