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Un livre de Jean-Michel Quatrepoint
Alstom, scandale d’État
Dernière liquidation de l’industrie française
Article mis en ligne le 29 septembre 2015
dernière modification le 26 octobre 2015

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

Jean-Michel Quatrepoint, économiste et journaliste, publie chez Fayard Alstom, scandale d’État - Dernière liquidation de l’industrie française, où il décrit la démarche destructrice du chef d’une entreprise, Patrick Kron, animé du désir impérieux de la liquider, projet pour lequel il trouve de nombreux soutiens tant dans le monde industriel que dans la haute fonction publique et dans le monde politique, si tant est qu’en France ces trois univers soient bien distincts.

Alstom est (était) une entreprise majeure du tissu industriel français, avec près de 100 000 salariés (et près du quadruple chez ses sous-traitants), de l’ordre de 20 milliards d’euros de chiffre d’affaires, des activités dans deux secteurs principaux, l’énergie et le transport ferroviaire.

L’entreprise (alors Alsthom) avait été achetée en 1969 par la Compagnie générale d’Électricité (devenue ultérieurement Alcatel), avait fusionné en 1976 avec les Chantiers de l’Atlantique et en 1989 avec GEC Power Systems. En 1995, Serge Tchuruk devient Président-directeur général d’Alcatel Alsthom. Toujours est-il qu’à l’issue de cette histoire sinueuse Alstom était un point solide de l’industrie française dans chacun de ses deux domaines de prédilection, et un des piliers du secteur nucléaire avec Areva et EdF.

 Guerre de course au XXIe siècle

Il n’y a guère plus d’une quinzaine d’années il était possible de dire que l’économie française avait quatre secteurs forts : l’agro-alimentaire, le luxe, le nucléaire et l’aérospatial civil et militaire, avec en outre des positions pas trop mauvaises dans les télécommunications et les transports. Il est à craindre qu’aujourd’hui ne restent plus guère que le luxe et l’aérospatial. Dans le secteur des composants électroniques STMicroelectronics a réussi jusqu’à présent à bénéficier du désintérêt de l’État et des hautes sphères pour maintenir son rang, mais la concurrence chinoise est de plus en plus rude. Quant à Airbus Industries, comme l’Europe a décidé de laisser dégommer sans réagir ses entreprises une à une par des attaques juridiques américaines qui ressemblent de plus en plus à la guerre de course sur les océans des XVIIe et XVIIIe siècles, elle risque de connaître le sort de Volkswagen, ou en remontant plus loin de Péchiney. Il suffit de voir ce qui arrive à PSA et à Renault sur le marché iranien.

Dans le nucléaire en tout cas c’est la débandade complète : entre la vente à l’encan d’Alstom Énergie (formellement Alstom Power et Alstom Grid) à General Electric et l’effondrement d’Areva, il ne restera bientôt plus que des dettes, que le contribuable sera prié d’honorer.

 LBO (Leveraged buy-out) : du pillage

Jean-Michel Quatrepoint analyse de façon très pédagogique le mécanisme destructeur des LBO (Leveraged buy-out) ; il s’agit d’acheter les actifs d’une entreprise avec de l’argent emprunté que l’on rembourse en se payant sur la bête : liquidation d’actifs (humains et capitalistiques) et d’activités, endettement artificiel de l’entreprise achetée à laquelle l’acheteur prête à des taux qui l’avantagent, etc. Naguère cela s’appelait abus de biens sociaux et pouvait conduire Bernard Tapie en prison, aujourd’hui c’est très bien vu, Patrick Drahi fait cela à grande échelle, il suffit de bien maîtriser les formes juridiques à respecter. De toute évidence les dirigeants successifs d’Alstom, l’inspecteur des Finances Pierre Bilger ou l’ingénieur au corps des Mines Patrick Kron, maîtrisent moins bien cet exercice : n’écoutant pas les conseils pourtant avisés d’hommes du terrain tels que Loïk Le Floch-Prigent ou Jean-Pierre Chevènement, ils multiplient des fusions-acquisitions inopportunes et ruineuses qui vont créer une situation d’endettement que Kron voudra résoudre en bradant ses activités principales.

 Mine d’uranium ou parc d’attractions ?

Au-delà de ces histoires de guerre économique où visiblement les escouades françaises tombent dans toutes les embuscades comme des bleus, ce qui frappe à la lecture de ce livre, c’est l’abandon par les stratèges politico-industriels français de toute velléité de compétence dans leur domaine, à l’inverse de leurs vis-à-vis américains, allemands ou italiens. Quand Anne Lauvergeon, encore une du corps des Mines, fait acheter par Areva, sans en avertir ni son conseil d’administration ni ses principaux actionnaires (au nombre desquels l’État), des actifs qui se chiffrent en milliards d’euros et qui se révéleront ruineux, on se demande pourquoi elle était à ce poste, sinon parce qu’il fallait bien recaser une camarade issue du cabinet de Mitterrand. Le comble, c’est la mine d’uranium de Namibie, 1,7 milliard, dont n’est jamais sorti un gramme d’uranium. Il semble quand même que le déplacement sur place pour une semaine d’un ingénieur des mines compétent, justement, aurait dû permettre de savoir s’il s’agissait bien d’une mine d’uranium ou d’un parc d’attractions. Rappelons pour mémoire le rêve de Serge Tchuruk d’une entreprise sans usines : et bien c’est fait, il n’y a plus ni usines, ni salariés, ni clients, Alcatel n’existe plus (fusion avec Lucent en plein déclin en 2006, rachat par Nokia, lui-même bien malade, en 2015).

 Ce que devrait être une politique industrielle

Au contraire, la description de la démarche de General Electric, ou d’ailleurs de celle de Siemens, pressenti pour une contre-proposition européenne, montre que dans ces deux entreprises on ne se soucie pas que des résultats financiers trimestriels et des règlements de comptes politico-corporatifs, mais que l’on se donne la peine de regarder attentivement les aspects techniques, que l’on écoute les avis des ingénieurs, que l’on sait à quoi s’en tenir et que l’on agit en conséquence.

Jean-Michel Quatrepoint fait le juste procès des interventions de l’État français dans cette affaire, et signale qu’en Allemagne aussi l’État intervient : mais ces interventions sont d’une toute autre nature, en Allemagne il y a une véritable politique industrielle, qui associe pour des intérêts communs l’État, les grandes entreprises, leurs sous-traitants et les syndicats. En France la politique industrielle de l’État vise surtout à trouver de bons postes à ses amis, celle des grandes entreprises à pressurer sous-traitants et salariés, celle des syndicats à lutter pour la semaine de trente heures, et celle de tout le monde à laisser les chômeurs au chômage.

Comme le demande l’auteur : après Alstom, à qui le tour ? En tout cas une lecture à recommander.


Forum
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Alstom, scandale d’État
Aredius44 - le 1er octobre 2015

Une heure après avoir écrit mon message, je lisais dans Ouest-France :

http://www.ouest-france.fr/alcatel-orvault-le-site-avec-ses-500-ingenieurs-cest-fini-3727985
"Alcatel à Orvault. Le site avec ses 500 ingénieurs, c’est fini"

Mais nos grands médias ne nous parlent guère de ces questions terre à terre.

Quand j’apprends ce que deviennent les programmes nationaux des département informatique des IUT (et d’après ce que je sais de "Grandes Ecoles"), je me dis que nous sommes devant une lame de fond en France. Blablaware et zéphologie se répandent dans les universités comme la vérole sur le bas clergé breton.

Il est loin le temps où je pouvais aller faire des td/tp au labo d’automatisme avec mes étudiants d’informatique. Je me souviendrai toujours de cette scène où des étudiants appuyaient sur la touche "enter" en utilisant un manche à balai. Ils n’avaient pas confiance en leur programme qui animait une machine à mettre des bouteilles de muscadet (mais ça marchait aussi pour le Gros Plant, mais un commercial aurait mis une option pour ça !, ce que j’ai entendu appeler "industrialiser le processus" ) dans des caisses. Il nous voulait par recevoir une baffe d’un bras métallique. Chassez le réel, il revient....

P.S.
Au sujet de VW, ce qui est une rareté en France :

"Matthias Müller est entré très jeune chez Audi, à Ingolstadt, pour commencer son apprentissage au département outils du constructeur. Après quelques années, il rejoint l’université de sciences appliquées de Munich (FH Munich), où il obtient son diplôme d’informatique, avant de revenir chez Audi en 1977. Il travaille dans le service informatique embarqué de 1984 et 1992"

Ma maison vieillissant, j’ai dois faire de la rénovation. Et je constate que quand je recherche de la qualité (je veux que ça tienne jusqu’à ma mort au moins !), des produits dont on a les spécifications (retraité, j’ai le temps de lire et comparer)... je ne commande que des produits allemands. Dans le bâtiment, il va nous rester la laine de verre, le ciment et les parpaings !

Alstom, scandale d’État
patrick Besenval - le 30 septembre 2015

Développement et abstraction suivent dans le monde contemporain des courbes ascendantes et parallèles. Ceux qui parviennent à des responsabilités le font au prix d’efforts considérables et prenants pour se placer dans la compétition générale aux places de direction. Il n’ont d’autre choix que d’accepter un accaparement impérieux de la part des jeux propres au développement et à l’abstraction. L’espace et le temps d’une vie n’étant pas infinis, la plupart (la totalité ?) de ceux qui entrent dans cette course n’ont plus le temps de faire quoi que ce soit d’autre. Quand et où pourraient-ils entretenir des relations - lentes - avec le réel.

L’histoire de Tschuruk me rappelle le programme qu’avait mis au point un professeur de mécanique du lycée où j’ai enseigné une paire d’années. Les élèves apprendraient à tourner et à fraiser le métal à travers des programmes de gammes informatiques... Ils iraient ainsi plus vite et sauraient plus de choses... Qui a un jour tourné ou fraisé du métal dans sa vie, sait ce qu’il a du apprendre de ce qu’était la matière pour arriver à faire une pièce (et pour ne pas prendre de risques). Un fraisage sans métal, une usine virtuelle, on est raccord...

La formation de beaucoup d’ingénieurs fait de cette abstraction la voie royale de l’approche du réel, de l’efficacité et de la réussite. J’ai souvenir d’une étude d’optimisation que j’avais confiée à un jeune ingénieur pour une monture de caméra à 360°. A l’époque on assemblait 9 caméras 35mm (9 objectifs de 40°) pour tourner une image en couronne. Sa première approche avait été de faire ... un tableau sous excel. Et il me présenta 10 hypothèses : tourner en 360° avec 1 caméra, 2 caméras, etc. Je l’écoutais avec surprise, puis agacement : avec des objectifs ayant un angle de 40°, combien de caméras faut-il pour filmer à 360° ? Mais quand il arriva à la dernière ligne de son tableau où il y avait ... 10 caméras, je ne pus me retenir : comment diable avait-il pu aller jusqu’à cette hypothèse. Il me répondit très sérieusement que comme j’avais une caméra de secours, il ne voulait pas risquer de laisser passer quelqu’hypothèse que ce soit. Où est le réel ? On attend Godot ?

Au commentaire précédent qui lançait - avec humour - le mot "déclinisme", je dirais pour tous ceux que le mot agace : les hypothèses déclinistes se trompent doublement : elles posent la fin du monde concret réel qui est la terre comme une hypothèse dans le futur, alors qu’un nombre chaque jour plus grand d’hommes s’emploient activement à le faire disparaître de leur horizon de conscience... et y arrivent. Le réel s’en fout, il continuera, mais eux n’existent déjà quasiment plus.

Alstom, scandale d’État
Aredius44 - le 30 septembre 2015

Ah ! mais c’est du déclinisme ! non !

Terrible histoire. Comme je prenais des actions des sociétés dans lesquelles ce que j’enseignais était utilisé (en l’occurrence, il s’agissait de la méthode B), j’ai acheté des actions Alsthom... et des actions Gemplus. Qui sont tombées à quelques centimes. Mon fils à qui j’en avais offert m’a engueulé. Ce cadeau lui coûtait cher étant donné les frais pris par sa banque pour "tenir" ces actions.

Ah les industriels écolos : une industrie sans usines ! et surtout sans ouvriers.



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