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Autorité et autoritarisme
À l’armée et à l’université
Article mis en ligne le 17 février 2016
dernière modification le 19 février 2016

par Laurent Bloch
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Licence : CC by-nd

 Obéissance ou confiance

Il y a quelques jours, en repensant à quelques souvenirs de mon service militaire comme deuxième classe dans un régiment de cavalerie, m’apparut en pleine lumière la similitude de personnalité entre le capitaine qui commandait mon escadron et le dirigeant d’un organisme dont j’étais responsable du système d’information : les deux croyaient pouvoir compenser leur déficit d’autorité personnelle par un déploiement d’autoritarisme. Cet autoritarisme se manifestait notamment par le fait que s’ils apercevaient dans leur ligne de mire un subordonné confiant et sans défense ils ne le rataient jamais. Dans l’organisation contemporaine du travail, structurée par l’informatique et où tout repose sur la coopération confiante et l’échange permanent d’informations entre les différents métiers de l’entreprise, ce comportement est bien sûr très improductif, parce qu’une fois que l’on s’est fait flinguer de la sorte on reste sur son quant à soi en assurant le service syndical, mais même à l’armée le bon chef est celui qui obtient ce qu’il faut de ceux qu’il commande, parce qu’ils lui font confiance. Pour ces questions de commandement militaire, on ne saurait omettre de signaler l’ouvrage de Charles Ardant Du Picq Études sur le combat. Ni non plus le texte d’Hannah Arendt. La confiance, comme on me l’a appris un jour, est un fluide qui se condense goutte à goutte mais qui s’évapore en une fraction de seconde. Les deux personnages auxquels je pense n’étaient pas de ceux à qui il était avisé d’accorder sa confiance.

Le point de départ de ces réminiscences était la constatation navrée que si j’avais conservé la mémoire des noms des officiers et sous-officiers dont j’avais de mauvais souvenirs, j’avais oublié ceux des officiers et sous-officiers pour qui j’avais eu de l’estime. Les 45 ans écoulés depuis ne sont pas une excuse suffisante. Je pense notamment au maréchal des logis chef qui commandait notre peloton, un fils de paysans ardennais : tout le monde le respectait, il avait à peine besoin de donner des ordres, on savait que la façon dont il nous faisait agir était la meilleure possible, même si c’était désagréable, comme bivouaquer sous la neige, faire des dizaines de kilomètres à pied en portant mitrailleuse ou radio sous la pluie, ou encore une marche à la boussole de nuit en pleine forêt. Il n’y avait pas moyen d’y couper, et on savait que le chef nous mènerait à bon port le mieux possible. Il ne punissait jamais personne parce qu’aucun d’entre nous n’aurait songé à faire quelque-chose qui l’y aurait contraint. N’est-ce pas le but à atteindre, parce qu’au bout du compte il s’agit quand même d’être prêt à sacrifier sa vie, n’est-ce pas ? Et ce n’est pas le genre de but qui s’obtient par une discussion paisible avec des arguments rationnels.

À l’inverse j’ai gardé le souvenir d’un maréchal des logis qui, un jour où nous ne l’avions pas satisfait, ordonna un parcours du combattant avec masque à gaz. Ce qui devait arriver arriva, vingt minutes plus tard une demi-douzaine de cavaliers portés [1] étaient à l’infirmerie. En d’autres temps l’armée aurait sans doute su quoi faire de cet abruti violent, mais pas pour sa plus grande gloire.

 Pédagogie militaire

Il était normalement prévu que je fisse mon service militaire dans la coopération, au centre de calcul de l’Union douanière des États d’Afrique centrale (UDEAC) à Brazaville. Mais les services de Monsieur Chaban-Delmas, à l’époque premier ministre, au vu de mon dossier communiqué par les renseignements généraux, jugèrent qu’il serait plus pédagogique de m’envoyer dans la cavalerie. Je leur en suis infiniment reconnaissant, parce qu’effectivement c’est grâce à cette affectation que commencèrent à s’évaporer les idées stupides que je nourrissais à l’époque, par la comparaison pendant un an du peuple réel avec ce qu’en disaient Lénine et Mao Zedong.

Le plan d’ensemble de ma rééducation était donc judicieux, mais je ne puis m’empêcher de relever quelques incohérences dans son exécution. Ainsi je fus astreint à un entraînement régulier au tir au fusil, ce qui était la règle pour tous, mais aussi au tir au pistolet, au pistolet-mitrailleur, au fusil à longue portée FR-F1, au lance-roquettes anti-char, à la grenade à charge creuse anti-char, à l’embuscade contre une colonne de blindés (c’était la cavalerie !), et, couronnement du tout, un stage d’un mois à la Courtine consacré aux explosifs : était-ce bien opportun d’enseigner tout cela à un individu soupçonné d’ourdir des actions subversives, peut-être contre la sûreté de l’État ? Pendant ces manœuvres à la Courtine notre chef était en stage ailleurs, et nous étions commandés par deux lieutenants, un pour les activités en général, un pour le stage d’explosifs, eux aussi parfaitement estimables et dignes de confiance.

 Racisme au régiment

Je ne saurais clore cet épisode militaire sans évoquer le racisme : les réflexions racistes (généralement anti-arabes) jaillissaient au rythme d’une par minute, généralement (mais pas uniquement) de la bouche de sous-officiers et de petits gradés. Comme la masse a tendance à suivre l’exemple qui vient d’en haut, cette pratique se répandait dans notre chambre, et comme nous y étions 27 ce bruit de fond était insupportable : un jour je déclarai que je ne le tolérerais plus. J’étais le plus âgé, le seul à avoir fait des études, d’un milieu social différent, j’appris ainsi que cela pouvait m’aider à avoir de l’autorité, ma prescription fut suivie avec exactitude et transmise automatiquement aux nouvelles recrues qui arrivaient tous les deux mois : plus de réflexions racistes dans la chambre.

 Qui est une université

Mes manœuvres de Système d’information eurent lieu dans une université. Les universités sont organisées selon un modèle d’ancien régime : le corps enseignant est divisé en professeurs (les « rang 1 ») et maîtres de conférence (« rang 2 »), qui sont l’équivalent du haut et du bas clergé. Les professeurs sont l’université, et il y a de bonnes raisons à cela, mais cela ne devrait pas les empêcher d’admettre que sans système d’information (ni quelques autres choses) leur université ne pourrait pas fonctionner.

Tous les professeurs d’université de par le monde sont collègues, mais la collégialité est un espace à plusieurs dimensions, et chaque professeur d’université est aussi le collègue des informaticiens de son université, ce qui semble parfois échapper à certains.

Les corps constituants d’une université sont élus selon un système à plusieurs collèges de pondération décroissante. Par exemple les étudiants ont une pondération très faible, mais ils sont nombreux et on évite de les fâcher.

 À la manœuvre du Système d’information

Le Système d’information (SI), pour être utile, doit prendre en considération les activités de tous les secteurs de l’organisation à laquelle il doit s’appliquer : entreprise, administration, université ou autre. J’ai découvert ainsi, non sans surprise, que la chose la plus difficile à paramétrer dans un SI universitaire, c’était le système de gestion des emplois du temps et de réservation des salles, parce qu’il faut prendre en compte tous les parcours étudiants possibles, avec leurs options, leurs effectifs, les collisions possibles avec d’autres parcours, puis les disponibilités des enseignants, sans oublier les travaux éventuels et les particularités techniques des salles. Les informaticiens disent que c’est un problème NP-complet. Bref, on ne peut espérer réussir que si chaque acteur explique à tous les autres ce qu’il fait et comment il s’y prend. Le dirigeant auquel j’avais affaire avait fait campagne auprès des membres du corps enseignant en promettant qu’il aurait avec les responsables de secteurs techniques des réunions rapides au pied levé : on ne s’assierait pas autour d’une table pour discuter, il suffirait qu’il donne ses ordres et que les autres se retirent en silence pour les exécuter. Une telle approche était sans doute praticable (même si détestable) dans l’ancienne industrie, elle est tout simplement ridicule dans les organisations modernes informatisées. Même si ce programme n’a pas pu être appliqué à la lettre, nul doute que cette vision du travail n’a guère aidé à la construction du SI.

Aujourd’hui la notion même de Système d’information est remise en cause. L’informatique en nuage et les offres de logiciel qui la suivent, telles que Gmail, Google Docs, Dropbox ou Office 365, donnent aux dirigeants l’illusion que plus n’est besoin de s’entourer de spécialistes coûteux et ennuyeux ni de construire des infrastructures matérielles et logicielles au moins aussi coûteuses et ennuyeuses. Le SI sera dans les nuages et ses usagers et acteurs y accéderont avec leurs smartphones. N’est-ce pas merveilleux, simple, économique ? Avec un tel programme, l’espérance de vie moyenne d’un DSI, qui est estimée à deux ans et demie, devrait diminuer jusqu’à extinction de la fonction désormais inutile.

Je n’ai que moyennement envie de prendre la défense des DSI en général, qui méritent souvent la critique. Mais la réprobation qui les accable en bloc est injustifiée, parce que, bon gré mal gré, les Systèmes d’information (SI) sont indispensables, pour longtemps, et que les prophéties qui annoncent leur remplacement par quelques applications pour iPhone ou Android ne sont que pure démagogie de gens qui n’y ont pas réfléchi trois secondes (plus précisément, ce n’est pas parce que le SI serait sur Android, ce qui arrivera sans doute un jour, que sa mise en œuvre sera plus simple). Un autre article de ce site développe ce point de vue. Il est vrai que les bouleversements technologiques récents, qui déplacent aux quatre coins de la planète données et applications auxquelles acteurs et utilisateurs accèdent depuis leurs appareils personnels, obligent à repenser la notion même de SI, mais comme ce sera de plus en plus complexe, il faudra de plus en plus de compétences pour le maîtriser.

Notes :

[1Si vous avez vu des films de guerre avec bataille de chars, les cavaliers portés sont les benêts qui courent à pied avec leur fusil entre les chars. Inutile de dire que leur espérance de vie est médiocre. Une partie de l’entraînement consiste à sauter en marche du véhicule de transport avec tout le barda, et à y remonter idem. Depuis je sais très bien descendre du métro en marche.

P.S. :

Maintenant que j’ai cédé à la vanité de relater mes exploits militaires, autant continuer. Parmi les officiers estimables que j’ai connus était le lieutenant responsable de l’ordinaire. Il était profondément convaincu que le salut de la patrie dépendait de la bonne alimentation de la troupe. Il avait noué des relations avec des agriculteurs de la région, à qui il livrait des déchets utiles à l’alimentation des cochons ou à l’engrais des cultures, en échange de quoi il recevait des denrées fraîches à des tarifs imbattables.

C’était formidable pour manger parce que c’était bon et abondant, mais moins drôle quand on était de corvée de cuisine. D’abord cela commençait à 5h du matin et se terminait à 10h du soir. Un jour j’ai épluché dans la matinée une tonne et demie de pommes de terre, certes avec l’aide d’une machine, mais quand même. Un autre jour nettoyer deux mètres-cubes de salade, et la moindre tache restant valait quelques tours de consigne. Bref, ce n’était pas une sinécure, mais on mangeait bien.


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