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Alexandre Zinoviev (1922-2006)
Article mis en ligne le 20 octobre 2007
dernière modification le 23 février 2008

par Laurent Bloch
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Le 29 octobre de cette année, Alexandre Zinoviev aurait eu 85 ans. Je
vous ai déjà proposé un article qui évoquait la théorie de
l’imitation de travail exposée dans son livre de 1976 « Les
Hauteurs béantes », et qui fut pour moi comme pour beaucoup une
révélation bouleversante, non pas tant sur la société soviétique au
sujet de laquelle nous ne nourrissions plus guère d’illusions, que sur
nos propres sociétés, où nous apprenions, les yeux dessillés par
Zinoviev, à mieux discerner les mécanismes bureaucratiques de
l’imitation de travail, et en fin de compte du sous-développement
économique, intellectuel et humain. J’ai tenté, à une échelle modeste
et pour le domaine qui est le mien, de rendre compte de ces phénomènes
dans mon livre Systèmes d’information — Obstacles et succès
paru en 2005 aux Éditions Vuibert.

Dans les années qui suivirent la chute du mur de Berlin et de l’Union
soviétique, il fut de bon ton dans certains cercles de railler
Zinoviev, de montrer à quel point il s’était trompé. Las ! il suffit
de quelques années pour lui donner raison à nouveau, s’il en était
besoin.

De toute façon, la pensée d’Alexandre Zinoviev se situe bien au-delà
de spéculations sur la conjoncture politique de telle ou telle
dictature. Personnellement je suis sensible surtout à deux courants
qui animent son oeuvre : d’abord sa contribution à la tradition
philosophique libérale, où son originalité tient aussi bien à la
position d’où il se prononce, et d’où peu pouvaient se prononcer, qu’à
une approche marquée par sa démarche de logicien. Ensuite, je
distinguerai son apport à l’analyse du processus bientôt bi-séculaire
de prolifération bureaucratique, dans la lignée de Max Weber et de
Norbert Elias, mais avec là aussi une approche originale inspirée de
la situation soviétique. Son génie propre est d’avoir dépassé les
particularités de cette situation pour nous donner une vision
universelle. J’ajouterai, pour achever de vous persuader de le lire,
que chez Zinoviev les analyses les plus subtiles sont toujours
irriguées par un humour ravageur : il m’arrive en le lisant
d’être saisi de fou-rire à m’en couper le souffle.

J’ignore si, lors de ses dernières années, Alexandre Zinoviev s’est
penché sur nos phénomènes bureaucratiques contemporains, qui avaient
pris leur essor il y a déjà quelques décennies, mais qui atteignent
aujourd’hui une maturité resplendissante : démarche qualité, méthodes
de conduite de projet, gestion des ressources humaines, ré-ingénierie
de processus, systèmes de management de la sécurité des systèmes
d’information... Peu importe, il nous avait déjà donné les instruments
pour voir clair dans ce fatras a-conceptuel et entendre résonner le
vide dans ce verbiage inextinguible : tout cela n’a qu’un but,
permettre à des incompétents de diriger. Un seul exemple récent :
les déboires d’Airbus.

La reconnaisance que je dois à Zinoviev tient bien sûr à ce qu’il m’a
montré ce qui était sous mes yeux pour que je puisse le voir, mais
plus encore aux idées qu’il a formulées pour que je puisse oser les
penser : que, malgré les allures sentencieuses et les phrases
pompeuses des apôtres des systèmes de management, et l’assentiment
universel de leurs affidés les managers, ils étaient totalement
creux et infiniment ridicules.

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