Site WWW de Laurent Bloch
Slogan du site

ISSN 2271-3905
Cliquez ici si vous voulez visiter mon autre site, orienté vers des sujets moins techniques.

Pour recevoir (au plus une fois par semaine) les nouveautés de ce site, indiquez ici votre adresse électronique :

Accès à l’Internet : Free et les autres
Article mis en ligne le 29 février 2016
dernière modification le 29 mars 2016

par Laurent Bloch
logo imprimer
Licence : CC by-nd

Cet article est inspiré d’une conversation avec Nat Makarévitch.

 Free a bouleversé un marché français somnolent

Le fournisseur d’accès à l’Internet (FAI) Free est arrivé sur le marché en 1999 avec des tarifs très inférieurs à ceux de la concurrence, et il a lancé en 2002 pour les accès ADSL (et aujourd’hui en fibre optique) son propre modem-routeur [1], la Freebox. Les autres FAI ont dû suivre le mouvement en lançant leurs propres Box.

Avant l’arrivée de Free sur le marché de l’accès Internet, la France avait sur les autres pays développés un retard comparable à celui qu’elle avait au début des années 1970 dans le domaine de la téléphonie d’antan, et pour les mêmes raisons : monopole (ou oligopole) administré par l’État, incompréhension des enjeux, absence de motivation d’entreprise, et donc sous-investissement. Les tarifs étaient trop élevés, les débits des accès trop faibles, ce qui pour une entreprise multinationale rendait notre territoire rebutant.

Le coup de pied dans la fourmilière de Free a permis à notre pays de disposer d’accès à l’Internet de niveau international à des tarifs comparables à ce qui se pratique dans les autres pays européens [2] (curieusement aux États-Unis les tarifs sont en général trois à quatre fois plus élevés, et hors des grandes agglomérations un FAI unique est souvent en situation de monopole). Les avantages concurrentiels de Free ne sont pas uniquement son marketing et sa politique tarifaire, mais ils découlent aussi d’approches techniques différentes.

Ainsi le réseau de Free a-t-il été conçu d’emblée selon les normes IEEE 802.3 (Ethernet) ou MPLS (Multiprotocol Label Switching) pour la couche 2 et IP (Internet Protocol) pour la couche 3, cependant que les autres opérateurs, dans le sillage de France Télécom, restaient attachés à des normes désuètes telles qu’ATM (Asynchronous Transfer Mode) pour la couche 2.

Le dilemme entre IP sur Ethernet (ou MPLS) et ATM n’est pas une obscure et anecdotique querelle d’ingénieurs, elle illustre la contradiction entre les télécommunicants d’antan et les informaticiens d’aujourd’hui. Dans la tradition téléphonique, la facturation à la durée de communication ou au volume de données transporté était une préoccupation centrale, et de ce point de vue les protocoles à circuits virtuels tels qu’ATM-Frame Relay ou X25 sont préférables parce que tous les paquets d’une même communication passent par le même itinéraire, ce qui facilite le comptage des bits et leur facturation précise. À l’inverse, les datagrammes IP empruntent des itinéraires imprévisibles parce que calculés dynamiquement, ils peuvent être répétés, bref il règne un certain désordre qui est le secret de l’efficacité et de la simplicité de déploiement de l’Internet, mais qui rendrait plus compliquée une facturation au volume détaillée [3].

Une autre différence essentielle entre les protocoles de l’Internet (TCP/IP) et les reliques (ATM, X25) réside dans le positionnement des automates (logiciels) qui font marcher le réseau : TCP/IP fonctionne selon le principe end to end, qui met toute la complexité dans les appareils des utilisateurs (votre téléphone), et laisse le cœur du réseau très simple. Ainsi, le réseau peut croître sans modification cruciale de la morphologie de son infrastructure, et de nouvelles applications peuvent apparaître au seul gré de leurs inventeurs, avec des répercussions pour leurs seuls utilisateurs. Les réseaux conçus par les télécommunicants concentrent le pilotage des communications et l’exécution des protocoles dans les équipements de cœur du réseau, ce qui en donne le contrôle total aux opérateurs et ne laisse aux utilisateurs aucune possibilité d’initiative, au prix d’une grande lourdeur pour toute innovation, que ce soit pour les protocoles ou pour les applications. En outre, au fur et à mesure qu’Ethernet et IP supplantaient les autres technologies, les matériels et les logiciels qui leur étaient consacrés se multipliaient et devenaient de moins en moins chers, cependant que les matériels pour les reliques technologiques devenaient introuvables et de plus en plus chers.

 Conception et qualité de la Freebox

Lorsque Free a lancé son offre ADSL il a décidé que l’accès des clients à son réseau serait réalisé au moyen d’un modem-routeur spécifique, la Freebox, qui combine aujourd’hui les fonctions de modem, de routeur, de plate-forme de stockage de données et d’impression, de point d’accès WiFi, de platine Blue Ray, d’autocommutateur téléphonique et de décodeur pour la télévision par Internet, sans oublier un pare-feu pour la sécurité. Fournir simultanément les accès à l’Internet, à la télévision et au téléphone, ce que l’on nomme l’offre Triple-Play, était une première mondiale. L’idée en fut initialement formulée par Xavier Niel et Rani Assaf, la réalisation en fut confiée à Sébastien Boutruche, responsable recherche et développement Freebox.

Free contrôle entièrement la Freebox : conception, fabrication, déploiement, fonctionnement chez le client. En effet la Freebox reste la propriété de Free, elle est le point terminal de son infrastructure chez le client. Free peut à tout moment intervenir sur la Freebox pour en modifier le comportement ou charger une nouvelle version du logiciel.

Free maîtrise aussi totalement le développement de la Freebox, effectué par ses propres équipes [4], sur la base de composants électroniques standard et de logiciels libres, Linux notamment. Pour la Freebox Free n’est client captif de personne. Notons que Free a adopté la même politique pour ses serveurs et ses centres de données, réalisés par ses propres équipes techniques. On est loin des idées de sous-traitance à tout va lancées par des managers qui rêvent de ne rien faire parce que de toute façon ils ne savent rien faire.

La Freebox est au cœur du modèle d’affaires de Free et lui permet de régler au plus près les paramètres de son offre commerciale comme ceux de son infrastructure, avec en sus la maîtrise des coûts.

 Concurrentes de la Freebox

La qualité et le prix de l’offre ADSL de Free a contraint ses concurrents à s’aligner, en l’occurrence à rattraper les dix ans de retard qu’ils avaient pris sur leurs homologues étrangers [5]. C’est ainsi qu’ont vu le jour la Neuf Box de Neuf Télécom en 2002 [6], suivie de la SFRBox en 2007 après le rachat de Neuf par SFR (lui-même racheté en 2014 par Numéricable, qui décide de conserver la marque SFR pour l’ensemble de son offre), la Livebox chez Orange en 2004, la Bbox de Bouygues Telecom en 2008.

Contraints simultanément de lancer un nouvel équipement et de baisser leurs tarifs, ces FAI ne s’y sont résolus qu’à contre-cœur et ont choisi de s’en débarrasser par la sous-traitance. Le moins que l’on puisse dire est qu’il en résulte un certain désordre qui augure mal de la cohérence des services et de la possibilité d’un service après-vente et d’assistance au client efficace.

Ainsi les constructeurs des différentes versions de Bbox sont respectivement Thomson, Sagemcom, Samsung et Ubee. Pour le logiciel on trouve Linux avec un middleware développé par Sagemcom et Bewan, et sur certains modèles Android pour la partie décodeur TV.

Les premières Livebox ont été construites soit par Inventel, racheté par Thomson en 2005, soit par Sagem ; pour les modèles plus récents on trouve Technicolor (ex-Thomson) et Sagemcom. Pour le logiciel certains modèles du début utilisaient le système embarqué VxWorks mais maintenant on trouve surtout Linux.

Il est aussi question d’un système développé en interne pour la future Livebox 4 prévue pour 2016 (le modèle le plus récent au 1er janvier 2016 date de 2013).

Pour tous ces FAI le logiciel est sous-traité : ils n’ont pas compris que c’était désormais non seulement partie intégrante de leur métier, mais sa partie sur laquelle seraient bâtis les avantages compétitifs, et ainsi ils ont perdu le contrôle du cœur de leur offre.

Notes :

[1Un routeur est un ordinateur spécialisé qui dispose d’au moins deux interfaces réseau, ce qui lui permet d’être connecté à au moins deux réseaux différents, et ainsi de faire passer des paquets de l’un à l’autre, en l’occurrence ici du réseau domestique de l’abonné au réseau de collecte du FAI, selon des règles inscrites dans des tables de routage. Un modem (abréviation de modulateur-démodulateur) transforme les signaux numérisés émis par un appareil informatique en signaux ondulatoires transmis par câble ou par un procédé hertzien. Pour un exposé complet sur ces appareils, cf. le blog de Stéphane Bortzmeyer.

[2Bouygues a joué un rôle analogue dans le domaine de la téléphonie mobile : c’est son arrivée en 1996 qui a permis le développement de ce marché, jusqu’alors partagé par le duopole douillet de FT et de SFR, qui pratiquaient des tarifs élevés. En cassant les prix, Bouygues a débloqué les usages latents.

[3L’Internet a dû en partie son succès à des politiques tarifaires au forfait, parce que ni les entreprises ni les particuliers n’auraient accepté que leur facture mensuelle soit multipliée par dix ou vingt parce qu’un salarié ou un adolescent aurait téléchargé subrepticement la dernière superproduction de tel ou tel studio hollywoodien. La facturation au forfait est périodiquement remise en cause par les FAI, qui doivent redimensionner leur infrastructure au fur et à mesure de l’expansion des usages : Cisco prévoit que le trafic sera décuplé entre 2016 et 2020. On parle aujourd’hui de Time Dependent Pricing (TDP) et de Smart Data Pricing (SDP), il ne sera pas facile de faire accepter ces politiques aux clients.

[4Pour mémoire, Free a près de 8 000 salariés, parmi lesquels de nombreux ingénieurs et techniciens de grande compétence.

[5Les box ont l’avantage de procurer des fonctions de base pour la sécurité des réseaux du client et de l’opérateur, notamment un pare-feu. Le FAI peut appliquer des mises à jour de sécurité en cas de découverte de nouvelle vulnérabilité. Dans les pays où les box n’existent pas, la Suisse par exemple, les utilisateurs doivent acheter leur propre modem-routeur (en jargon informatique Customer Premise Equipment, CPE) et en assurer les mises à jour de sécurité. Ces appareils sont notoirement peu fiables et pratiquement jamais mis à jour.

[6Cf. David Bénard, L’histoire des box ADSL en France, mai 2008.

Forum
Répondre à cet article
Accès à l’Internet : Free et les autres
Emmanuel Saint-James - le 29 mars 2016

Sur le logiciel embarqué sur les box, lire le compte rendu de plusieurs articlesrédigé par S. Bortzmeyer de l’AFNIC, c’est assez croustillant.

Accès à l’Internet : Free et les autres
Aredius44 - le 2 mars 2016

Bonjour,

Article très clair. Sans vocabulaire commercial qui depuis des décennies rend illisibles bien des propos d’informaticiens.

Je cite ici :

http://lefenetrou.blogspot.com



pucePlan du site puceContact puceMentions légales puceEspace rédacteurs puce

RSS

2004-2017 © Site WWW de Laurent Bloch - Tous droits réservés
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.86.35