Un livre autobiographique et généalogique d’Agata Tuszyńska :
Une histoire familiale de la peur
Juifs en Pologne pendant la guerre (et après)
Article mis en ligne le 16 juin 2021
dernière modification le 17 juin 2021

par Laurent Bloch

Lorsqu’elle publie Une histoire familiale de la peur en 2005 Agata Tuszyńska a déjà publié une dizaine de livres, recueils de poésie, romans et biographies, qui lui ont valu une réputation internationale. Le livre paraît presque trente ans après l’événement qui en a suscité la rédaction : la révélation par sa mère qu’elle était juive. Âgée alors de 19 ans, elle n’enregistre pas consciemment cette information, elle n’a même aucun souvenir de la conversation au cours de laquelle elle a eu lieu. Des années plus tard, elle revient sur cette histoire, et entreprend une enquête sur sa famille, la branche juive comme la branche catholique, dont le résultat est ce livre, Une histoire familiale de la peur.

Agata Tuszyńska est la fille de Bogdan Tuszyński, journaliste sportif réputé qui a le privilège rare d’effectuer de nombreux reportages à l’étranger, y compris à l’Ouest : « “Ici l’hélicoptère, ici l’hélicoptère, c’est Bogdan Tuszyński qui vous parle” - c’est ainsi qu’il attaquait ses reportages des étapes successives de la Course cycliste annuelle de la Paix sur le parcours Varsovie-Berlin-Prague. La voix de mon père, la Pologne entière la connaissait. » Sa mère, Halina Przedborska, est journaliste également ; ses parents se sont connus à la faculté de journalisme ; quand elle avait sept ans sa mère a décidé de quitter Bogdan et ils ont divorcé.

Bogdan Tuszyński était né dans une famille de cheminots de Łódź. Quand la Pologne était annexée à l’Empire russe certains ancêtres allaient jusqu’à Vladivostok à bord des chemins de fer impériaux ! C’était une famille chaleureuse, de tradition sociale-démocrate et syndicaliste, dont Agata a d’excellents souvenirs, surtout de sa grand-mère, Mamie Mania, qui l’a fait baptiser sans rien demander aux parents ! L’ascendance juive de sa mère n’y a jamais soulevé la moindre réticence. Finalement, le seul de la famille à sortir des blagues à propos des Juifs en fin de repas, c’était Bogdan, mais personne ne prenait cela très au sérieux...

En 1952 Bogdan est arrêté par la police à l’entrée de l’université : il est accusé de raconter des blagues antisoviétiques, d’écouter Radio Europe-Libre, d’avoir désastreusement commenté un match d’une équipe soviétique, et le plus grave, d’avoir déclaré que le massacre de Katyń était l’œuvre des Russes, délit qui coûtait alors deux à trois ans de prison. Halina ira prendre sa défense, il est possible aussi que Szymon, le père d’Halina, bien en cour à l’époque, soit intervenu, en tout cas Bogdan sera libéré au bout de sept jours.

Szymon, né Samuel Przedborski à Łęczyca près de Łódź, le père d’Halina et donc grand-père d’Agata, était architecte, et en 1939 il est mobilisé comme officier dans l’armée polonaise. Fait prisonnier, il passera la guerre dans un oflag à Woldenberg : les Allemands étaient respectueux de la convention de Genève (sauf pour les Soviétiques, dont trois millions de prisonniers de guerre seront assassinés...), et s’ils avaient cantonné les officiers juifs dans un baraquement à part, ils ne les ont pas déportés vers les camps d’extermination [1]. C’était une famille de Juifs assimilés, « À la maison, où l’on parlait exclusivement polonais, le père était Henryk et la mère Justyna - Jecia » (au lieu d’Henoch et Jachet Gitel, leurs prénoms juifs). Après la guerre Szymon tiendra un rôle important dans la reconstruction de Varsovie. Veuf, il sera pour Halina un père épouvantable, tyran domestique aux penchants esclavagistes.

La mère d’Halina, grand-mère d’Agata, Adela Goldstein, « Delà », Udel Sura de son nom juif, était née elle aussi à Łęczyca, dans une famille misérable, mais elle avait réussi à devenir institutrice, puis avait épousé l’important ingénieur Samuel (futur Szymon) Przedborski. Enfermée dans le ghetto de Varsovie, elle s’en échappera avec sa fille Halina grâce à son beau-frère non-juif Oles, le mari de Frania, la sœur de Samuel-Szymon, mais elle trouvera la mort dans un bombardement...

Le mariage d’Halina avec Bogdan n’était en effet pas le seul mariage mixte de l’arbre généalogique d’Agata. « Frania, la sœur de mon grand-père, était le troisième enfant de Justyna et Henryk Przedborski. Et comme sa sœur aînée Bronka, elle avait les yeux bleus. Une Juive aux yeux bleus c’était le succès. [...] Elle étouffait dans cette petite ville à l’écart sur la Bzura. » Partie faire des études à Varsovie, la crise des années 1930 l’oblige à chercher du travail, elle en trouve dans une entreprise de distribution de produits pétroliers... dont elle épousera peu après le patron, Aleksander Majewski, dit Oles (huiles en polonais je crois).

Oles est un des personnages les plus attachants du livre : lorsque toute sa belle-famille juive sera enfermée dans le ghetto, il fera tout son possible pour les convaincre d’en sortir, et il ne manquait pour les y aider ni d’entregent ni d’audace, mais la plupart ne l’écouteront pas et mourront à Treblinka, cependant que la famille de Łęczyca mourait dans le ghetto de cette petite ville ou à Chelmno. Oles sauvera d’autres Juifs, mais n’aura jamais que faire de recevoir pour cela titre ou décoration. Il menait pendant et après la guerre une existence parfaitement bigame avec ses deux épouses juives. Il était encore vivant, quasiment centenaire, au temps de la rédaction du livre, et une source d’informations précieuses pour Agata, qui l’aimait bien.

Il faut également mentionner Mirek : en 1991 Agata vient pour la première fois à Łęczyca, berceau de sa famille maternelle, pour en retrouver les traces. « À l’auberge où j’étais entrée pour me réchauffer j’avais entendu une phrase qui fit que je quittai la ville natale de maman avec soulagement : “Vous n’auriez pas dû vous charger d’un poids pareil, il y a encore tant de Juifs ici...” [...] Jamais encore je n’avais entendu pareille formulation. Pas offensante à proprement parler, certainement pas vulgaire, étonnamment esthétique. Offensante tout de même. Jamais je ne réagis directement à des remarques pareilles. Je m’efface. Je ne me défends pas. Je ne me querelle pas. Je ne fournis pas d’explications. Je fuis. Là aussi j’avais fui. Pour neuf ans. J’avais claqué la porte. [...] L’adresse de Mirek, professeur local d’histoire, je l’ai trouvée à l’Institut historique juif de Varsovie, dans le dossier “Łęczyca”. J’ai frappé pour la première fois à la porte de son appartement de la rue Żydowska en mai 1999. » Enfant, à l’école, il avait honte de son adresse (« rue juive »), adulte il s’en est fait un tampon pour sa correspondance. C’est lui qui va lui permettre de remonter la piste de l’histoire familiale, de retrouver les lieux de ce passé.

Bon, pour ce qui s’exprime de ce livre passionnant, bien écrit et émouvant : le sort des Juifs de Pologne pendant la guerre, on savait, même si on découvre là des expériences vécues inédites et épouvantables. La mauvaise qualité, si j’ose le dire ainsi, des relations entre les Juifs et les Polonais depuis le XVIIe siècle, on savait aussi [2], même si on peut toujours en apprendre plus, et c’est le cas ici. Les turpitudes de la dictature communiste, il va sans dire. Mais ce qui est beaucoup moins connu, c’est la violence du déchaînement antisémite de mars 1968, sous les ordres de Mieczysław Moczar : il ne s’agissait pas seulement de quelques disgrâces, les juifs étaient virés de leur emploi, quels qu’aient été leurs états de service (et leur éventuelle fidélité au régime). Ils pouvaient obtenir un visa pour le monde libre, à condition de renoncer à la nationalité polonaise et à la possibilité de revenir dans leur pays. La plupart des juifs survivants sont partis à ce moment (il y avait en 1939 3 300 000 Juifs en Pologne, à peu près 10% de la population, en 1945 il en restait moins de 300 000, après 1968 moins de 30 000).

Oui, ce livre est une excellente introduction à la phénoménologie de la peur dans laquelle les Juifs polonais ont vécu pendant plus de trois siècles, et des procédés qu’ils ont imaginés pour tenter d’y survivre, avec un succès qu’il faut bien qualifier de médiocre.